L'administration Trump: le gang qui ne savait pas réfléchir

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Quelques jours après l’investiture du Président Donald Trump, Benjamin Wittes, le rédacteur en chef du blog très influent Lawfare, fit un résumé concis de la nouvelle administration : "de la malveillance mâtinée d’incompétence". Un an plus tard, c’est plus vrai que jamais.

En fait, nous venons de vivre une grande semaine en ce qui concerne la malveillance. Mais cette chronique ne va se concentrer que sur l’incompétence, car nous ne voyons que le début de ses ramifications profondes – et de ses conséquences.

Commençons par quelques faits récents.

Lors de son discours sur l’état de l’union, Trump a consacré la moitié d’une phrase au désastre de Porto Rico, frappé par l’ouragan Maria. "Nous sommes avec vous, nous vous aimons" a-t-il déclaré.

Mais les habitants de l’île, qui sont pour un tiers d’entre eux toujours sans électricité quatre mois après le passage de l’ouragan, ne ressentent pas vraiment tout cet amour – notamment parce que le jour même où Trump a prononcé ces mots, les responsables de l’Agence Fédérale des Situations d’Urgence (la FEMA en anglais) ont déclaré à la radio nationale américaine que l’agence en charge des catastrophes naturelles mettait un point final à son travail sur l’île.

La FEMA a déclaré par la suite que c’était une erreur de communication. Mais cela laisse à penser, au moins, à un manque total d’intérêt.

Ah oui, et pour la petite histoire, je ne crois pas une seconde que Trump, qui a passé une grande partie de son discours à accuser à tort les gens à la peau mate d’une vague de criminalité qui n’existe pas, aime les portoricains.

Trump a également déclaré, comme par le passé, qu’il "s’engageait" à prendre des mesures pour lutter contre cette épidémie des opiacées. Mais cela fait un an qu’il est en poste et en gros, il n’a strictement rien fait.

Par contre, ce qu’il a fait, c’est nommer une personne âgée de 24 ans ayant travaillé pour lui durant sa campagne, qui semble avoir menti sur son CV, sans aucune expérience préalable à un poste à responsabilités à l’organisation fédérale de lutte contre le drogue - avant de rejoindre son administration – organisation qui est censée organiser des actions (si de telles actions existaient).

Pendant ce temps, le directeur que Trump a nommé pour les centres pour le contrôle et la prévention des maladies (le CDC en anglais) a donné sa démission après que Politico a rapporté le fait qu’elle avait fait l’acquisition d’actions liées à l’industrie du tabac après avoir pris ses fonctions.

Ce n’était pas éthique ; c’était aussi très stupide. Et le CDC n’est pas une agence marginale : elle joue un rôle aussi crucial que, disons, le Département de la Sécurité Intérieure, pour sauver des vies américaines.
Ce qu’il y a c’est que ce ne sont pas des exemples isolés. Un nombre remarquable de personnes nommées par Trump ont été obligées de quitter leur poste à cause de recommandations falsifiées, de pratiques non éthiques ou de remarques racistes. Et l’on peut être sûr qu’il y a pléthore d’autres personnes nommées à des postes à responsabilité qui ont fait la même chose, mais qui ne se sont pas encore fait prendre.

Pourquoi l’administration emploie-t-elle des gens comme ça ? C’est sûrement le reflet à la fois de l’offre et de la demande : les gens compétents ne veulent pas travailler pour Trump et lui et son premier cercle ne veulent de toute façon pas d’eux.

Aujourd’hui, il est évident pour tout le monde que l’administration Trump est un cimetière pour les réputations : tous ceux qui y entrent en ressortent salis et diminués. Seuls des fous, ou ceux qui n’ont aucune réputation à perdre, veulent de ces postes proposés. Et dans tous les cas, Trump, qui met la loyauté à sa personne avant le professionnalisme, n’a probablement aucune confiance en qui que ce soit qui ait dans son CV des choses évoquant une certaine indépendance.

Mais quel est le problème ? Après tout, les marchés financiers sont en hausse et l’économie est solide dans sa marche en avant. En fin de compte, est-ce que la compétence compte ?

La réponse, c’est que l’Amérique c’est un très grand pays, avec beaucoup de forces, et il peut continuer sur sa lancée pendant un bon moment même si personne parmi les hauts responsables ne sait ce qu’il fait. Par contre tôt ou tard, certaines choses vont se produire et alors, l'incompétence devient très importante, comme c’est le cas à Porto Rico.

Quel genre de choses ? Les scénarios les plus terrifiants sont en rapport avec la sécurité nationale.

Mais l’on ne peut pas non plus compter sur une promenade de santé pour l’économie. Et qui sera en charge des turbulences économiques si et quand elles se produiront ? Après tout, nous avons actuellement le secrétaire du Trésor potentiellement le moins impressionnant de l’histoire américaine.   

Les choses sont un peu mieux à la Réserve Fédérale, là où personne ne semble avoir quelque chose d’horrible à dire à propos de Jerome Powell qui vient d’être confirmé à sa tête. D’un autre côté, pourquoi Trump n’a-t-il pas suivi ce qui se fait habituellement et nommé Janet Yellen, qui a fait un travail remarquable, pour un second mandat ?

L’une des réponses tient peut-être au fait que Trump est un traditionnaliste – et peu de choses sont plus traditionnelles que de se passer d’une femme éminemment qualifiée et lui préférer un homme moins qualifié. Mais je pense qu’il a également trouvé la stature de Yellen, tout en indépendance, menaçante.

Et les nominations pour des postes moins cruciaux au sein de la Fed commencent à soulever des craintes.
La semaine dernière, lors d’une audience pour confirmer les nominations, les sénateurs ont mis en doute l’économiste Marvin Goodfriend, que Trump a nommé pour le conseil d’administration de la Fed. Les démocrates ont mis en avant le fait que Goodfriend s’était trompé, encore et encore, en ce qui concerne la politique monétaire, pendant la crise prédisant à l’envi une inflation qui ne s’est jamais produite.
Bon, ça arrive à tout le monde, à un moment donné, de faire des prévisions erronées : Dieu sait que ça m’est arrivé. Mais l’on est censé se confronter à ses erreurs, comprendre où l’on s’est trompé et adapter ses positions. Goodfriend a refusé de faire quoi que ce soit en ce sens. Et pourquoi le devrait-il ?

Ses erreurs étaient politiquement correctes ; elles ont renforcé l’orthodoxie républicaine. Du point de vue des républicains, s’être trompé sur toute la ligne en matière de politique monétaire n’est pas un défaut, c’est presque un fait d’armes.

Ce que je veux dire, c’est que même à la Fed, qui est en partie protégée du règne trumpien de l’erreur, la politique américaine est en train d’être vidée de toute expertise. Et c’est le pays tout entier qui en paiera le prix.

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