#Investigation : Pourquoi cela a-t-il dérapé après la manif Black Lives Matter à Bruxelles ?

Le 7 juin, tous les regards étaient tournés vers Bruxelles. Plus de 10.000 personnes rassemblées Place Poelaert quelques semaines seulement après le début du déconfinement, ça a suscité la polémique. Mais ce n’est pas l’aspect sanitaire qui a intéressé l’équipe de #Investigation. Nos journalistes se sont penchés sur les émeutes qui ont éclaté après la manifestation pacifique Black Lives Matter.

 

La semaine qui a suivi la manifestation, les débats étaient très polarisés. Chacun avait son avis, et difficile de s’entendre avec "l’autre camp". Alors, pour revenir de manière sereine sur ces événements, nos équipes ont regardé des centaines de vidéos, interrogé plusieurs personnes qui étaient présentes ce jour-là, consulté des documents internes à la police… Il aura fallu plusieurs semaines pour reconstituer le puzzle de cet après-midi du 7 juin. Pour comprendre pourquoi cela avait dérapé. Spoiler : tout le monde a ses responsabilités.

Mauvaise organisation du côté de la police ?

Contrairement à ce qui se disait sur les réseaux sociaux durant les jours qui ont suivi, la faute ne repose pas sur un camp ou l’autre. Tout le monde a une part de responsabilité. Oui, certains policiers ont réagi de manière très agressive, l’altercation entre un agent et le journaliste indépendant Jérémy Audouard en est la preuve. Mais il suffit de regarder d’autres images pour voir que la grande majorité des policiers sont restés professionnels et calmes, et ont fait leur boulot tant bien que mal, alors qu’ils se faisaient caillasser.

D’autant que, même si cela n’excuse rien, la situation n’était pas facile du tout sur le terrain. Dans des échanges entre policiers que nos équipes ont pu consulter, certains agents rapportent "une situation chaotique, des communications compliquées et des ordres qui tardent à arriver". Entre le terrain et le commandement, on sent une différence de vision : pour les agents, "c’était mieux avant", à l’époque où on parlait de "maintien de l’ordre public". "Avant, on définissait des limites. Et lorsqu’elles étaient dépassées, la tâche des gendarmes était de ramener l’ordre", explique un policier qui était sur le terrain le 7 juin dernier, et qui préfère rester anonyme. "Aujourd’hui, on parle de gestion négociée de l’espace public. Mais ce modèle a peu à peu atteint ses limites", estime-t-il.

Ce dimanche-là, plusieurs policiers qui étaient sur le terrain reprochent aux autorités de ne pas avoir déterminé de ligne de tolérance. Selon eux, ils ne savaient pas à partir de quand ils pouvaient intervenir. Forcément, les autorités avaient choisi, à la base, de rester le plus discret possible, vu le thème de la manifestation, qui dénonçait les violences policières. Mais les agents de terrain estiment que ça n’a pas été bénéfique. Ils reprochent notamment de ne pas avoir prévu assez de moyens spéciaux. "Pour une manifestation de cette ampleur, deux autopompes, c’est très peu", précise le policier anonyme.

Manque de prévoyance à la manif ?

Du côté de l’organisation de la manifestation, on a sans doute été quelque peu débordé par le nombre de gens présents Place Poelaert. "On attendait entre 2000 et 5000 personnes", raconte Belinda Gérard, chargée de liaison police pour l’ASBL Change pendant la manifestation. Mais ce serait un raccourci malhonnête de dire que c’est cela qui a provoqué les émeutes ensuite. La majorité des gens sont repartis tranquillement après le rassemblement Place Poelaert.

En revanche, ce que reproche Vanessa, présente à la manifestation, c’est le manque de leadership après la fin de la manifestation devant le Palais de Justice. Selon elle, il y avait beaucoup de figures d’autorité, mais personne pour vraiment prendre le leadership. "Je comprends qu’ils ne pouvaient pas nous suivre totalement après la fin du rassemblement, car ce n’était pas le principe, mais c’était un peu ridicule qu’on aille quelque part sans que quelqu’un ne nous guide…"

Dans cette foule qui a quitté la Place Poelaert de manière quelque peu désordonnée, il y avait certainement des casseurs, qui ont profité de l’occasion pour se défouler par la suite. Des gestes inadmissibles, encore plus quand on sait que les commerçants ont déjà du mal à garder la tête hors de l’eau à cause du confinement. Mais ces casseurs ne doivent pas être assimilés à la manifestation pour autant. La grande majorité des gens présents étaient pacifiques, et certains se sont même énervés sur les casseurs, qui ont terni le message de #BlackLivesMatter.

Cependant, le thème de la manifestation, qui dénonçait les violences policières, c’est inévitable, créé chez certains un climat de tension, et de haine. Pendant et après le rassemblement sur la Place Poelaert, certains chantaient "Police, assassins", preuve du climat tendu. "Certains étaient venus à la base pour s’énerver sur les policiers", raconte Vanessa. Yassin Akouh, journaliste indépendant venu d’Anvers pour assister à la manifestation, raconte avoir discuté avec un des jeunes présents lors des émeutes : "Il m’a dit : La police était prête, ils avaient leurs boucliers, donc on aurait dit de la provocation". Certains auraient donc été "encouragés" en voyant les policiers en équipement.

Après avoir encadré la manifestation, Belinda Gérard était forcément indignée de voir les casseurs. Elle a tenté d’en interpeller certains. "Ils me disaient : C’est logique, ça s’est passé comme ça à Paris et aux États-Unis, donc ça devait se passer comme ça ici aussi", s’attriste-t-elle.

Bref, tous ces éléments, et d’autres encore, ont sans doute joué un rôle dans les débordements qui ont éclaté après la manifestation. La réalité est bien plus nuancée que ne l’ont clamé beaucoup d’internautes.


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