#Investigation : "La noblesse de la chasse, certains mettent largement leur pied dessus", selon un ex-agent de l'Unité anti-braconnage

La chasse demeure un monde mystérieux. Les avis sont souvent tranchés et pourtant, peu connaissent la réalité de cette pratique très réglementée. D’ailleurs, des agents de l’administration surveillent les pratiques de chasse sur le terrain pour faire respecter la très large législation en la matière. Parmi eux, l’Unité anti-braconnage. Une unité de 16 agents créée en 2003 pour essayer de contrer toutes les infractions environnementales, notamment en matière de chasse, de pêche et de faire respecter la loi sur la conservation de la nature. #Investigation a rencontré, Philippe Brasseur, tout juste retraité de l'unité. Naturaliste convaincu et aujourd’hui libéré de son droit de réserve, il détaille les pratiques de certains chasseurs mais insiste : " On ne parle pas ici de tous les chasseurs, loin de là… "

#Investigation : Est-ce que les chasseurs enfreignent souvent la loi ?

Philippe Brasseur : Certains le font. Mais ce n’est pas tout le monde. Ce sont d’ailleurs toujours les mêmes clients qui répètent systématiquement les mêmes infractions. Mais si on est honnête, vu le nombre de jours de chasse sur l’année, on ne peut pas dire qu’il y a des infractions tout le temps qui sont commises.

Ou relevées ?

Ou relevées. Oui, oui… (rires), c’est vrai qu’il y a une différence entre les infractions commises et les infractions relevées. Il y en a plus qui sont commises que des relevées (sourire). Il y a quand même une majorité de chasseurs qui restent dans les clous… Mais il y a toujours des irréductibles.

Et les irréductibles, ce sont des profils particuliers ?

Ça peut être le petit ouvrier qui a une petite chasse de 25 hectares au nord du sillon Sambre et Meuse. Mais ça peut être le gros entrepreneur qui a 300 ouvriers sous ses ordres. Ça peut être un médecin, un avocat. La chasse, il faut le comprendre, c’est une véritable passion. Parfois obsessionnelle pour certains chasseurs. À partir du moment où on est dans une passion, on est parti pour tous les excès possibles et imaginables.

 

" En fait, ils sont attirés par l’anis, le goût d’anis. Eh bien le garde-chasse y avait été largement au pastis ".

Quels genres d’excès ?

On va dire que les chasseurs sont très imaginatifs pour arriver à leurs fins. Certains territoires de chasse ont par exemple été surpris à utiliser de l’alcool sur les aliments distribués (le nourrissage en forêt est autorisé pour dissuader les sangliers d’aller abîmer les champs), notamment pour les sangliers, pour les endormir, pour qu’ils ne quittent pas le territoire de chasse et être certain qu’ils soient là le jour de leur battue.

Ça remonte à longtemps ?

Non, il y a quatre ou cinq ans, c’était " marrant " parce que les chiens étaient agglutinés sur 7 ou 8 sangliers qui ne bougeant pas. Ils étaient complètement pétés… En fait, ils sont attirés par l’anis, le goût d’anis. Eh bien le garde-chasse y avait été largement au pastis.

Mais quel intérêt peut trouver un chasseur à agir comme cela ?

Pour certains territoires de chasse, pour finir, ça devient une course au nombre de gibiers tirés, une question d’orgueil. On a déjà observé un chasseur qui avait trois différents territoires de chasse et il chassait successivement au fur et à mesure des jours sur chacun d’eux. Eh bien le troisième jour, au lieu de présenter uniquement les animaux du jour aux chasseurs pour la cérémonie d’honneur rendu au gibier, il a montré aussi ceux des deux jours précédents. Donc il essayait de faire croire qu’il avait tué 180 sangliers en un seul jour plutôt que 60. Nous, nous sommes arrivés juste au moment où quelqu’un jetait des seaux d’eau chaude dans la cavité abdominale des sangliers comme ça, ils fumaient et donnaient l’impression d’être encore chauds… Comme s’ils venaient d’être tués ! Tout ça, tout ça, c’est uniquement l’orgueil. C’est juste pour pouvoir dire " j’ai tiré plus d’animaux que tout le monde cette année-ci.

Et c’est illégal ça ?

Non, il n’y avait pas réellement d’infraction au niveau de la Loi sur la chasse mais il n’y a plus aucune noblesse. La noblesse de la chasse, on a mis son pied dessus largement.

Mais il y a aussi des actes illégaux ?

Oui il y en a. Vous l’ignorez peut-être mais aujourd’hui, les chasseurs sont obligés légalement de tuer un certain nombre de cerfs chaque année car par endroits, leur densité est trop importante et ils provoquent des dégâts à l’environnement ou aux plantations forestières. Le nombre d’animaux à tuer est déterminé, en concertation avec les chasseurs, après proposition de l’administration wallonne, le département Nature et Forêt. C’est ce qu’on appelle " le plan de tir cerf ". Le problème, c’est que les chasseurs trouvent systématiquement qu’on leur demande d’en tuer trop. Neuf fois sur dix, il y a un recours chez le ministre. Parfois, ils obtiennent gain de cause mais pas systématiquement. Et quand ils ne sont pas d’accord avec le nombre fixé, certains ont trouvé le système des doubles déclarations.

C’est-à-dire ?

Si un chasseur tue une biche, il a l’obligation légale de l’identifier avec un bracelet placé à la patte et ensuite de le déclarer à l’administration. Dans la région de Saint-Vith, par exemple, on a déjà vu des chasseurs enlever le bracelet déjà placé puis transporter la même biche morte dans la région de Saint-Hubert. On la déclare une seconde fois. Ça fait deux femelles prélevées dans la forêt sur papier, mais tout compte fait, il y en a qu’une. Ce qui arrange bien le chasseur car lui sont but c’est d’avoir beaucoup de biches, importantes pour la reproduction.

Quand un chasseur aperçoit le cerf de sa vie avec des bois immenses alors qu’il a déjà atteint son quota de l’année et qu’il ne peut légalement plus en prélever d’autre… C’est humain, certains le tue quand même mais après, il faut le camoufler !

Comment est-ce qu’on sait qu’il n’y en a qu’une ?

Aujourd’hui l’ADN a tout changé pour nous. Les analyses sur les animaux permettent de démontrer quand certains chasseurs trichent, là où avant, c’était évidemment beaucoup plus compliqué… Mais dans ce cas-ci, on a deux bracelets et un seul ADN donc on sait qu’ils ont triché. Parfois c’est l’inverse car quand un chasseur aperçoit le cerf de sa vie avec des bois immenses alors qu’il a déjà atteint son quota de l’année et qu’il ne peut légalement plus en prélever d’autre… C’est humain, certains le tue quand même mais donc après, il faut le camoufler ! Alors, le chasseur coupe la tête et ne garde que le trophée (le nom donné aux bois de cerfs nettoyés et exposés dans les salons) car la viande ce n’est jamais qu’un petit bonus. Le chasseur, c’est le trophée qui l’intéresse : les chevreuils mâles, des cerfs avec des énormes bois, les sangliers avec des grosses défenses. C’est de la gloriole. Ici aussi, l’ADN nous permet de relier l’ADN de la tête coupée exposée fièrement chez un chasseur et le reste de l’animal abandonné dans le bois.

Est-ce que l’ADN permet aussi de répondre à la question que beaucoup de monde se pose : est-ce que les lâchers de sangliers existent en Wallonie alors que c’est interdit ?

Bien sûr, l’ADN peut prouver qu’il y a du gibier extérieur à la Région wallonne qui est chassé chaque année puisqu’on fait des récoltes d’ADN sur les cadavres des animaux tué lors de partie de chasse en prélevant un bout d’oreille. Et avec ça, on sait prouver que certains gibiers proviennent d’Allemagne, de France ou même de Pologne. Que ce soient des ADN de sangliers ou de cerfs d’ailleurs.

Et donc vous parvenez à condamner les chasseurs ?

Ah non pas forcément… Nous, on sait que le sanglier vient d’ailleurs… Mais on ne sait pas qui l’a relâché si on n’est pas là au moment où ça arrive vu que le sanglier peut se déplacer… Le fait que vous tiriez un animal sur votre territoire de chasse qui provient de Pologne ne prouve pas que c’est vous qui l’avez lâché.

Mais ça existe bel et bien selon vous ?

Aujourd’hui encore, on trouve de l’ADN plus récent mais ça devient plus difficile puisqu’évidemment, l’ADN se dilue. Ces dernières années, il y a eu des études faites en Wallonie (entre 2007 et 2013) qui montrent qu’il y a encore des sangliers qui n’ont aucuns gènes en commun avec les populations de sangliers wallons indigènes. Ça prouve en tout cas, qu’il y a du lâcher de gibier presque chaque année.

(Investigation a d’ailleurs trouvé un rapport d’analyse ADN confidentiel prouvant que 5 sangliers tués sur une grande chasse de la région de Paliseul n’avaient aucune trace d’ADN wallon).

Est-ce que l’arrivée de la peste porcine africaine en Wallonie vient d’un lâcher de sanglier ?

Je ne sais pas. Ce dossier est toujours à l’instruction, dans les mains d’un juge et je n’ai pas beaucoup d’informations. Il paraît qu’il y aurait des sangliers étrangers retrouvés morts qui étaient porteurs du virus mais ça, c’est le travail de la justice qui suit son cours. Mais avec l’absence de flagrant délit, de toute façon, ça devient à nouveau beaucoup plus compliqué.

#Investigation: Les chasseurs en ligne de mire (JT 10/02/2021)

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