#Investigation : Avrox, mystérieuse société aux 15 millions de masques

Alors qu’ils étaient plus chers que leurs concurrents, et que la première notice annonçait un lavage à 30 °C seulement, la Défense a choisi les masques proposés par la société luxembourgeoise Avrox. #Investigation s’est penché sur ce dossier. Et il reste encore beaucoup de zones d’ombre.

Une société boite aux lettres

"On s’est étonné que le marché soit confié à une société luxembourgeoise inconnue dans le secteur et qui, quoi qu’ils en disent, est une société boite aux lettres", raconte Joël Matriche, journaliste du Soir spécialisé dans les enquêtes sur les paradis fiscaux. C’est effectivement la première chose qui frappe dans cette affaire : la société en elle-même. Son siège social, au Luxembourg, est loin des clichés sur le Grand-Duché et ses tours de verre renfermant des entreprises de la finance. Le siège d’Avrox se trouve en pleine campagne. Autour, on ne trouve pas des berlines allemandes, mais des pâturages, et des animaux.

Notre visite confirme les propos de Joël Matriche. Même si le patron nie être une société boite aux lettres, sur place, ça y ressemble comme deux gouttes d’eau : le nom d’Avrox est inscrit sur la boite aux lettres au milieu de dizaines d’autres entreprises.

Lorsque nous étions devant le siège social et cette fameuse boîte aux lettres, nous avons demandé à être reçus sur place. Laurent Héricord, dirigeant de la société, a refusé notre demande, prétextant que son emploi du temps était trop chargé. L’interview a finalement pu avoir lieu mais… dans un café.

Des antécédents et des chiffres interpellants

L’autre mystère autour de la société Avrox, ce sont ses antécédents. Jusqu’à il y a peu, les statuts d’Avrox mentionnaient comme activité principale la location de voitures. Pas de traces de masques de protection. Pourtant, l’appel d’offres mentionnait que, pour remporter le marché public, les sociétés candidates devaient prouver qu’elles avaient déjà livré, dans le passé, plus de 250.000 masques.

Quand on pose la question au dirigeant d’Avrox, il affirme que c’est le cas, mais ne veut donner aucun détail. Une question de confidentialité, justifie Laurent Héricord. La réponse reste très vague. Idem du côté de la Défense, qui a attribué le marché à Avrox : "Même si on appelle ça un marché public, ça ne veut pas dire que tout est public", rétorque le Colonel Geert Bouchez, responsable ressource matériel à la Défense.

Par ailleurs, les seuls chiffres disponibles surprennent également : Avrox en 2017, c’était 9000 euros de perte et 62.000 euros d’actifs. Comment une société avec des chiffres dignes d’un petit commerçant peut-elle remporter un marché public aussi important ? "Ces chiffres n’ont pas été vérifiés, assume le Colonel Rudy Decaestecker, responsable achat équipement à la Défense. On n’a pas contrôlé la capacité financière des firmes candidates. Et nous ne posons pas de questions sur l’origine de l’argent".

Une réponse qui énerve bien sûr les autres candidats. "Quand on voit comment les petites entreprises sont suivies pour des montants de 3000 euros, alors qu’ici on passe un marché public de plusieurs millions sans contrôler d’où vient l’argent, ça disqualifie les gens qui ont attribué le marché", assène Benoit Lismonde, un des candidats rejetés.

À 60 °C ou à 30 °C ?

Dans la liste des polémiques vient ensuite la température de lavage. Rappelez-vous : depuis le début du confinement et l’apparition des masques en tissus, les experts nous recommandent de les laver à 60 °C. C’est d’ailleurs ce qui figurait dans l’appel d’offres initial : le point "Exigences et recommandations" mentionnait un lavage à 60 °C. Sauf que le document a été modifié juste avant le lancement du marché public.

Entre le 24 et le 28 avril, les "exigences" ont disparu. Il ne reste que le mot "recommandations". Selon le premier document, Avrox n’aurait pas pu se présenter, puisqu’ils présentaient un masque lavable à 30 °C uniquement. Mais avec ce changement dans l’appel d’offres, le masque de la société luxembourgeoise a pu être accepté. Alors même que d’autres firmes ont été écartées parce qu’elles proposaient un masque lavable à 30 °C.

Et ce n’est pas la seule surprise dans la machine : alors que la première notice des masques Avrox conseillait un lavage à la main à 30 °C, sur la nouvelle notice, il devient subitement lavable en machine à 60°. Très surprenant, et pourtant Laurent Héricord a encore une réponse à donner : Avrox n’a pas mentionné le lavage à 60 °C "parce que ça n’était pas demandé", explique le dirigeant. Mais il insiste : les masques Avrox ont été testés à 60 °C, et ont réussi les tests. Il nous a même promis de nous fournir les documents de ce test. Nous les attendons toujours…

En attendant ces documents, nous avons nous-mêmes contacté DOXIMEX, la firme vietnamienne qui a fabriqué les masques. Et comme avec Avrox, la transparence n’est pas vraiment au rendez-vous. Lorsque nous lui avons demandé pourquoi la notice avait changé, elle a tout de suite arrêté la conversation et demandé d’envoyer un mail, auquel elle répondrait avec les informations adéquates. Une fois de plus, nous attendons toujours les documents officiels.

Peu prisés par la population

La liste des doutes autour de ce marché public est déjà bien remplie et pourtant, elle n’est pas finie. Nous aurions pu vous parler des prix – Avrox était la société avec le prix le plus élevé (2,50 euros par masque) – ou encore des délais non respectésEntre changements de normes, arguments à géométrie variable et suspicions de favoritisme… Jamais un bout de tissu n’aura fait autant parler de lui.

Et même si pour l’instant, malgré les multiples zones d’ombre, rien ne permet de prouver une fraude dans le marché remporté par Avrox, la saga a rendu les citoyens suspicieux : "Je n’ai pas confiance", nous confie une passante Rue Neuve à Bruxelles. Et elle n’est pas la seule, vu les stocks dont disposent encore les pharmacies. "30% ont été distribués, ce qui veut dire qu’il me reste encore 70%", explique Laurent Staquet, pharmacien dans le Hainaut.

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