Gare de Mons : huit ans de retard et un budget multiplié par dix

C’est un chantier hors-norme ; celui de la gare de Mons. Hors-norme par son envergure mais aussi et surtout par son prix et ses dépassements de délais. Entre l’avant-projet et la version finale, le budget a explosé. De 37 millions à la base, il a gonflé pour atteindre à 324 millions d’euros aujourd’hui. Le budget initial a donc été multiplié par dix. Tout cela sans refaire de marché public. Une procédure illégale. A la question du budget vient s’ajouter celle des délais. Normalement programmée pour 2015, l’inauguration de la gare ne devrait pas avoir lieu avant 2023. #INVESTIGATION vous raconte l’histoire d’un chantier qui fait exploser les finances publiques.

Un architecte controversé

Tout commence en 2006. A l’époque, la SNCB décide de construire une passerelle à quelques centaines de mètres de la gare existante : la gare René Panis. Le but : relier deux quartiers séparés par les rails de train. D’un côté le centre historique de Mons avec sa grand-place et ses commerces de proximité ; de l’autre le quartier des Grands-près avec son gigantesque centre commercial, son cinéma et ses salles d’exposition.

Pour désigner l’architecte qui construira cette passerelle, la SNCB va organiser un concours. Un jury est désigné. A sa tête, le bourgmestre de Mons, ministre-président wallon du moment et président du parti socialiste : Elio Di Rupo. Le concours est anonyme. Les candidats remettent leurs projets sans les signer. Cela pour garantir les mêmes chances à tout le monde. Au final, c’est l’architecte mondialement connu Santiago Calatrava qui sera choisi. Et Santiagio Calatrava ce n’est pas n’importe qui. La turning Torso tower de Malmö en Suède, le futur aéroport de Chicago, la future Creek Tower à Dubaï (1007 mètres de haut), c’est lui.


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Santiago Calatrava est un architecte, un ingénieur et un artiste. Ses réalisations sont connues dans le monde entier et certaines sont controversées. Un exemple parmi d’autres : la gare de Ground Zero à New-York. Bilan du chantier : 7 ans de retard et un budget doublé.

Chez nous, il en a aussi construite une de gare. La gare de Liège-Guillemins. Le chantier ne s’est pas passé sans encombre et son budget a largement gonflé pour atteindre 545 millions d’euros.

Santiago Calatrava a aussi été condamné pour certaines de ses réalisations. Ce fût le cas pour le pont de la Constitution à Venise. Un jugement de la Cour des comptes de Venise l’a condamné à payer 78.000 euros d’amende pour "des problèmes de conception" mais aussi pour "négligence professionnelle". C’est ce que nous a expliqué Carmine Scarano, ancien procureur à la Cour des comptes de Venise. "Il y avait des problèmes de conception, de projet, qui ont provoqué tous les soucis d’exécution", explique Carmine Scarano. "On n’arrivait pas à construire les morceaux de ce pont pour les monter ensuite".

Contacté à plusieurs reprises, Santiago Calatrava a refusé toutes nos demandes d’interview. Après plusieurs échanges par mail, le studio Calatrava finit par nous donner quelques précisions par écrit. Concernant le pont de la Constitution de Venise, le studio Calatrava explique que son rôle était "exclusivement limité à la supervision artistique". Le studio Calatrava ajoute que si des modifications ont eu lieu en cours de chantier : "Aucunes […] ne trouvent son origine dans une erreur de conception ou dans un oubli de la part de Santiago Calatrava". Pour le studio Calatrava : "Cette décision du tribunal prouve que l’augmentation des coûts et les retards sur le site du pont de Venise étaient dus à la mauvaise qualité des travaux de construction exécutés par l’entrepreneur".

Gare de Mons : évolution des budgets

Budget multiplié par dix et absence de marché public

Au terme du concours, c’est donc bien Santiago Calatrava qui est choisi. L’objet du concours porte bien sur une passerelle qui vient s’ajouter à la gare existante. Le cahier des charges de l’époque le précise. Il interdit même de toucher à la gare existante (la gare René Panis). Le projet de Calatrava est alors estimé à 37 millions d’euros. Nous sommes en 2006.

Deux ans plus tard, le projet "évolue" et passe d’une simple passerelle à une toute nouvelle gare. Et le budget est multiplié par dix. Passant de 37 millions d’euros (2006) à 205 millions d’euros (en 2012 avant le début des travaux) pour atteindre 324 millions d’euros aujourd’hui. Tout cela en modifiant le cahier des charges. Alors, on s’est posé la question : cette modification est-elle légale ?

Selon Thomas Cambier, avocat spécialisé en droit des marchés publics, la réponse est claire : c’est illégal. "Cette modification du cahier des charges me semble poser un problème juridique assez important". Pour Thomas Cambier il y a deux problèmes : "On modifie l’objet du concours radicalement puisqu’on passe au moment du concours à un marché qui porte sur la conception d’une passerelle […] vers un projet qui consiste à construire une nouvelle gare. Donc ce n’est plus du tout le même objet et accessoirement ce n’est plus du tout le même budget". Pour notre expert, il aurait fallu relancer une procédure de marché public.

Nous avons donc demandé des explications à la SNCB. Dans un courrier, on nous explique que "comme dans tout projet d’aménagement d’un site de gare, le concept de base est peaufiné pendant la phase d’étude […]". "Une révision de l’avant-projet […] s’est avérée une solution plus appropriée […]". "C’est donc l’ensemble de ces réflexions […] qui a fait évoluer la concrétisation du concept vers le projet final". Le projet a donc été peaufiné… Reste que la modification du cahier des charges est bien illégale.

Si on devait refaire un projet à Mons, on ferait sûrement un projet qui serait moins ambitieux avec un planning plus réaliste et un budget plus serré (Patrice Couchard – directeur général Stations de la SNCB)

Huit ans de retard

A l’explosion du budget, il faut ajouter celle des délais du chantier. Prévue à la base en 2015, l’inauguration de la gare est aujourd’hui programmée en 2023. 2015, une date pas choisie au hasard car cette année-là, Mons devient capitale européenne de la culture. Des milliers de touristes vont bientôt débarquer à Mons. Et pour les accueillir, la ville compte sur sa toute nouvelle gare signée par un architecte de renom : Santiago Calatrava.

Sauf qu’en 2015, la gare est loin d’être terminée. D’année en année, le chantier prend du retard si bien que la date d’inauguration de la gare sera systématiquement repoussée : 2018, 2021, jusqu’à la dernière date confirmée par l’ex ministre de la mobilité François Bellot (MR) : juin 2023.

Pour comprendre l’origine de ces retards, il faut s’intéresser à l’histoire de la charpente métallique. C’est LA pièce centrale de la gare de Mons. C’est aussi celle qui a connu le plus de retard. Au total, quatre entreprises principales se sont succédées pour tenter de la finir. Mais aujourd’hui, la charpente n’est toujours pas terminée.


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Seulement, sur le chantier de la gare de Mons, les entreprises sont extrêmement dépendantes les unes des autres. Lorsqu’une entreprise n’a pas terminé son travail sur la charpente métallique par exemple, elle empêche l’entreprise chargée de finir le gros œuvre ou celle qui doit placer les façades de continuer à travailler. C’est notamment ce qui explique les retards sur le chantier.

Mauvaise gestion et malaise à la SNCB

Face à ce bilan plutôt… mitigé, les responsables de la SNCB. C’est elle qui a commandé les travaux. Elle en a confié la gestion à sa filiale Eurogare. La mission d’Eurogare c’est de rénover et de construire toutes les gares de Wallonie. C’est déjà cette filiale qui était en charge du chantier de la gare de Liège-Guillemins.

Depuis le début de notre enquête, on a donc cherché à interviewer son directeur : Vincent Bourlard. Il est pensionné depuis 2017 mais est cependant toujours à la tête d’Eurogare et continue d’être payé. Il est d’ailleurs toujours en charge du chantier de la gare de Mons. On a donc voulu l’interviewer mais le service communication de la SNCB a toujours refusé.

A la place, nous avons parlé avec Patrice Couchard. C’est le directeur général Stations de la SNCB. Il gère toutes les gares du réseau SNCB. Alors, on lui a demandé s’il pensait que le chantier de la gare de Mons avait été mal géré.

"La gestion du chantier, je ne dirais pas qu’elle est mauvaise mais on doit en tirer un certain nombre de leçons ça c’est sûr." Et lorsqu’on lui demande si le projet était trop ambitieux pour Mons, voici ce qu’il nous répond : "Je pense que si on devait aujourd’hui, avec les moyens qu’on a, refaire un projet à Mons ; il serait dimensionné d’une manière un peu différente. Par rapport aux priorités de la SNCB qui ne concernent plus qu’une dizaine de grandes gares mais la majorité de son réseau, on ferait sûrement un projet qui serait moins ambitieux avec un planning plus réaliste et un budget plus serré".

Reste qu’aujourd’hui, le chantier est bien là. Son prix total est aujourd’hui estimé à 324 millions d’euros et il pourrait encore augmenter puisque les travaux ne sont toujours pas terminés.

 

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