Exclusif: la crise et le feuilleton Fortis vus par Albert Frère

Qui est Albert Frère ? "Malgré l'attachement à ses racines, Albert Frère est l'un des rares patrons européens à avoir parfaitement intégré l'idée d'une Europe sans frontière (...) n'hésitant jamais à vendre les plus grands noms belges à des étrangers" écrivait The Economist en avril 2006. Cette année-là, le Carolo de naissance intégrait la liste des plus grandes fortunes mondiales établie par le magazine Forbes. 

Albert Frère, c'est un bout d'histoire de Belgique et un acteur omniprésent de l'économie des 40 dernières années. A la tête de la sidérurgie wallonne hennuyère dans les années 60, il sent le vent tourner avant tout le monde et s'y désengage avant le déclin de cette industrie. Il investit dans la finance en rachetant le Groupe Bruxelles Lambert qui inclut encore la BBL à ce moment-là avant de revendre à l'Hollandais ING. Il s'offre Petrofina avant d'intégrer la compagnie au Français Total. Il s'empare de la CLT (RTL) avant de la céder à l'Allemand Bertelslman. Il entre dans Suez en 1998 et est aujourd'hui le deuxième actionnaire derrière l'Etat français. Il est présent dans plusieurs autres sociétés cotées à la bourse de Paris comme Lafarge et Imerys. A 83 ans, le baron Albert Frère - il fut anobli par le roi Albert II en 1994 - est une personnalité qui compte en Belgique.

 

Ecoutez, ci-dessus, l'interview réalisée par Michel Visart. La retranscription de l'entretien a été rédigée par Chantal Bodson.

 

Michel Visart :

- Albert Frère, bonjour.

 

Albert Frère :     

- Bonjour.

 

Michel Visart            
- Une toute première question, on est encore, on l'a vu cette semaine, en pleine crise bancaire. Toutes vos participations sont industrielles, c'est parce que vous préférez l'industrie aux services financiers ou que vous avez peur des services financiers ?

 

Albert Frère             

- Ca fait longtemps que nous avons quitté les services financiers. Rappelez-vous, nous étions intéressés dans BBL, entre-temps, devenue ING, banque internationale à Luxembourg, Ansbacher à Londres, Drexel Burnham Lambert, je ne vous les ai donc pas citées dans l'ordre chronologique et tout doucement, nous nous en sommes séparés parce que le secteur bancaire est un secteur que je connais mal. Et j'ai l'intention, nous l'avons toujours prouvé d'ailleurs, de m'intéresser dans des choses que je comprends. Nous n'avons pas été pris dans le "subprime" parce que je ne comprends pas ces choses-là.

 

 

 

Michel Visart           
- Et donc vous vous êtes toujours un peu méfié finalement du secteur bancaire ?

 

Albert Frère              - Oh, je ne dis pas que je m'en suis toujours méfié mais c'est tout comme.

 

"Baudouin, tu es maintenant à moitié Belge" Michel Visart            

- Dans le dossier Fortis, vous êtes apparu officiellement à la fin, vous avez pris une position avant la dernière assemblée générale, on ne vous a pas entendu officiellement avant mais, question très directe, vous avez joué un rôle dans l'ombre, on connaît vos liens avec la BNP-Paribas ?

 

Albert Frère              - Je ne pense pas avoir joué un rôle ; je me suis exprimé le moment venu et pour tout vous dire d'une manière très simple, très schématique, je crois qu'il valait mieux s'adosser à une banque telle que BNP-Paribas, que choisir l'aventure. BNP offre certainement, je l'ai dit, je le répète, des garanties. Le reste, c'est peut-être très aléatoire.

 

Michel Visart            
- Mais est-ce que la Belgique n'a pas, une fois encore, bradé quelque part son patrimoine en laissant partir Fortis Banque à l'étranger ?

 

Albert Frère             - Brader son patrimoine, là je vous répondrai tout simplement, est-ce que les actionnaires de Petrofina se plaignent aujourd'hui ?  Je ne le pense pas. Est-ce que les actionnaires de Suez qui ont donc hérité des Suez au lieu des Electrabel-Tractebel, se plaignent ? La Belgique est un petit pays, n'avait pas les moyens, n'a jamais eu les moyens d'investir, de trouver l'argent pour sauver ses industries.

 

 

Michel Visart            
- Mais justement, vous citez des sociétés dans lesquelles, vous êtes clairement impliqué, que vous connaissez bien, est-ce que vous n'avez pas participé à ce départ qui quand même, enlève des centres de décision de la Belgique ? Par exemple, Total, ça se décide à Paris ; tout ce qui est énergie maintenant, ça se décide également à Paris chez Suez.

 

Albert Frère              - Je ne suis pas tellement certain en ce qui concerne l'énergie, je ne partage pas votre point de vue. En ce qui concerne Total, on a pris la précaution de garder malgré tout des centres de décision. En ce qui concerne la recherche, le centre de décision est encore à Feluy. Si vous regardez maintenant les investissements, les investissements d'Anvers, la raffinerie d'Anvers constitue incontestablement un fleuron chez Total. C'est probablement la meilleure raffinerie du groupe Total. Elle est aujourd'hui up to date et Total a procédé à tous les investissements qu'il fallait.

 

Michel Visart            
- Et pour le cas de GDF-Suez, on l'a vue encore cette semaine-ci avec l'entrée d'EDF dans le capital de la SPE, est-ce que le fait que l'énergie en Belgique, soit quelque part aux mains, si je puis dire, de l'Etat français qui est largement actionnaire dans EDF comme GDF-Suez, c'est quand même pas un risque ?

 

Albert Frère              - Vous ne pensez pas un seul instant que l'Etat français va intervenir dans la gestion de nos centrales électriques, au contraire, je le répète et voyez Jean-Pierre Hansen, il est le maître ! Bien sûr, il rend des comptes à Paris,  mais quand même, les décisions se prennent en Belgique et non pas, contrairement à ce que vous dites, non pas à Paris. Jean-Pierre Hansen bénéficie d'une grande, grande autonomie.

 

Michel Visart            
- Et quand vous-même, vous participez au conseil d'administration de ces grandes sociétés qui sont françaises, vous défendez bien sûr les intérêts de votre groupe mais vous défendez également les intérêts belges ?

 

Albert Frère              - Mais absolument, si nous prenons le cas justement de Fortis, j'ai déjeuné hier midi avec Baudouin Prot et je lui ai encore dit, Baudouin, n'oublie pas que tu es à moitié Belge, maintenant et que la 'belgitude', j'y tiens beaucoup. Cela a été dit en face de témoins.

 

Michel Visart            
- Et vous avez l'impression que c'est un message qui passe à Paris ?

 

Albert Frère              - Incontestablement, c'est un message qui passe et en ce qui concerne Baudouin Prot, il m'a dit, je me sens effectivement de plus en plus Belge et je le crois ; je ne pense pas que ce soit des propos de circonstances.

 

Michel Visart            
- Et alors, question très directe, on dit parfois, Albert Frère a soldé la Belgique à la France, pas du tout d'accord, bien sûr ?

 

Albert Frère             - Je ne suis pas d'accord, je ne peux pas empêcher mes détracteurs de le dire, mais les résultats sont là. Les résultats sont là, les entreprises sont toujours présentes et il n'y a pas eu de bain de sang social et elles continuent à investir. Donc pour moi personnellement, je pense que la Belgique n'avait pas les moyens de financer toutes ces entreprises et aujourd'hui, le fait que Total, que BNP Paribas ait repris Fortis, je crois que c'est une bonne chose. Mais je concède que les Belges et moi en particulier, nous devons nous montrer vigilants, voilà mon sentiment sur le sujet.

 

La crise ? Les arbres ne grimpent pas au ciel !

 

Michel Visart            

- Autre grand débat qui va revenir dans l'actualité chez nous, c'est tout le débat nucléaire. Alors là vous êtes évidemment un peu juge et partie, bien entendu, mais est-ce que vous pensez que c'est un débat qui doit au minimum, être ré-ouvert chez nous et prendre une autre orientation de ce qui a été décidé ?

 

Albert Frère              - Incontestablement, moi je crois qu'aujourd'hui, la production d'électricité, c'est un mix. Ce sont d'abord nos centrales traditionnelles mais c'est également le nucléaire et le renouvelable. Je ne le conteste pas du tout, du tout, mais est-ce que vous croyez que l'on peut se passer aujourd'hui du nucléaire ? Je n'ai pas l'impression. De plus, vous voyez que la France construit une centrale nucléaire à Flamanville, elle est en cours, bientôt le deuxième EPR, peut-être le troisième, la France y vient, l'Italie, l'Angleterre, les pays du Golfe, serions-nous les seuls à ne plus vouloir du nucléaire ? Je crois très objectivement que nous devrons revoir la position de la Belgique. Autre chose, si la Belgique ne veut pas du nucléaire, on le fait en France et nous importerons notre énergie de France. Est-ce la bonne solution ? Je vous pose la question.

 

Michel Visart            
- Nous sommes en pleine crise financière et économique, elle est gravissime, vous l'aviez vue venir ?

 

Albert Frère              - Non, je savais qu'un jour, il y aurait un ralentissement. Les arbres ne grimpent pas au ciel. Mais je n'imaginais pas qu'elle serait aussi profonde.

 

Michel Visart            
- Quelles en sont à votre avis, les principales causes ? On a évidemment parlé des subprimes aux Etats Unis, ce sont les seuls responsables ?

 

Albert Frère              - Oh, les origines de la crise, sont multiples. On peut citer l'abondance de liquidités, le crédit facile, donc, une innovation financière qui n'était pas maîtrisée, peut-être surtout une confiance excessive dans la capacité de l'économie mondiale de fonctionner sans implications politiques fortes.

 

Michel Visart            
- Et à votre avis, la responsabilité, c'est au niveau des acteurs financiers, est-ce que les Etats sont également responsables ? Donc qui est responsable, à votre avis, de cette crise ?

 

Albert Frère              - Tout le monde est responsable, y compris les Etats. Alors aujourd'hui, le renforcement de la coopération internationale dans le cadre notamment du G-20, me paraît être une bonne chose. C'est un signe positif qui contraste fortement avec la situation des années 30.

 

Michel Visart            
- Alors vous êtes depuis des années, un acteur majeur de l'évolution de notre économie, est-ce que vous pensez que cette crise doit nous amener à revoir le système fondamentalement et à repenser cette économie de marché, cette économie capitaliste ?

 

Albert Frère              - Incontestablement, mais le travail qui est fait maintenant et dont prennent conscience tous les pays, y compris les Etats Unis, surtout les Etats Unis et l'arrivée de Monsieur Obama, devrait faciliter les choses. Je crois que nous en avons conscience et que c'est une chose qui doit aujourd'hui prévaloir. Le G-20 me paraît être la bonne entente pour changer la situation.

 

Michel Visart            
- Et notre système ne doit pas être revu par rapport à une croissance à tout prix ? Est-ce qu'on ne va pas un peu dans le mur ?

 

Albert Frère              - La croissance à tout prix, aujourd'hui, la croissance, elle n'existe plus. Donc vous avez parfaitement raison en disant que nos autres systèmes doivent être revus.

 

Michel Visart            
- Et dans quel sens, on peut aller ?

 

Albert Frère              - Je vous dis, la collaboration entre les pays, éviter le protectionnisme en tout cas et pour le surplus s'atteler à la tâche, mais si je prends le cas de la France, entre autre, de bonnes mesures ont été prises. Et l'implication de Monsieur Sarkozy à ce niveau-là, est une très bonne chose. Rappelez-vous d'ailleurs l'implication, je viens de le dire, de Monsieur Sarkozy, lorsque la France avait la présidence de l'Union Européenne.

 

  • "Comme Molière qui est mort sur scène ?"

Michel Visart            

- Alors comment votre groupe avec ses deux fers-de-lance que sont GBL et la Compagnie Nationale à Portefeuille, comment traversent-ils la crise ?

 

Albert Frère              - Nous la subissons, nous faisons le gros dos. Nous avons pratiqué pas mal d'amortissements mais nous ne sommes pas en tout cas, plus malheureux que les autres, je crois même que nous sommes mieux lotis mais encore une fois, je peux vous dire tout simplement que nous faisons le gros dos en attendant des jours meilleurs.

 

Michel Visart            
- Pour certaines participations, vous avez dû participer à des augmentations de capital, c'est le rôle de l'actionnaire en cas de coup dur, de faire le gros dos et d'aider ses entreprises ?

 

Albert Frère              - C'est tout au moins, ainsi que nous concevons notre rôle. Nous sommes là et nous l'avons prouvé, nous sommes des actionnaires professionnels et nous sommes là pour aider les entreprises lorsqu'elles ont besoin d'argent, d'être recapitalisées. C'est le cas de Lafarge en France ; c'est également le cas de Pernod Ricard et c'est le cas d'Imerys.

 

Michel Visart            
- Et dans ces 3 cas justement, vous n'êtes pas inquiet pour le futur ? Est-ce que ces trois entreprises sont capables de traverser cette crise dont on ne sait pas très bien combien de temps, elle va durer ?

 

Albert Frère            - Nous l'avons fait en étant convaincu qu'il fallait le faire, que ces entreprises qui sont tout de même des entreprises industrielles de renom, en sachant que ça reviendra, la crise n'est pas éternelle. Et entre-temps, nous donnons les moyens pour subsister mais je ne me fais aucun souci à propos de la bonne santé de ces entreprises... bonne santé, à revenir.

 

Michel Visart            
- La CNP est dans le rouge au premier trimestre mais on sait qu'une crise, c'est aussi parfois des opportunités pour des acquisitions intéressante. Un, est-ce que vous en avez actuellement les moyens ? Et deux, est-ce que vous en avez surtout la volonté ?

 

Albert Frère              - Je commence par la fin, nous avons les moyens puisque nous avons la chance dans l'une et l'autre entreprise, d'être 'rich cash' ou de 'cash rich'. Ceci étant, les opportunités devraient se présenter et nous ne ratons aucune occasion d'examiner les dossiers.

 

Michel Visart            
- Donc vous gardez vous et votre équipe bien sûr, l'oeil ouvert ?

 

Albert Frère              - Absolument, non seulement, nous gardons l'oeil ouvert mais nous gardons l'espoir.

 

Michel Visart            
- Alors Albert Frère, une dernière question, vous avez 83 ans, si je ne me trompe pas, maintenant, vous n'avez jamais envie de passer les rênes ?

 

Albert Frère              - Pourquoi voulez-vous que j'ai envie ? A ce sujet-là, d'ailleurs une anecdote, lorsque vous posez la question à mon fils Gérald, est-ce que votre père va prendre sa retraite ? Réponse laconique pleine d'humour: mon père ne l'a prendra pas, je la prendrai avant lui !

 

Michel Visart            
- Votre rêve, c'est Molière qui est mort en scène ?

 

Albert Frère              - Oui, laconiquement, oui. 

 

(M. Visart avec C. Bodson et H. Messoudi) 

 

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