Et ces baisses d'impôts alors?

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Jusqu’à présent, Donald Trump et ses alliés au Congrès ont obtenu une, et une seule, grand victoire législative : réussir à faire passer de fortes baisses d’impôts, surtout dirigées vers les grandes entreprises et les chefs d’entreprise. Ceux qui sont en faveur de ces baisses d’impôts ont promis qu’elles permettraient une très forte accélération de la croissance économique et qu’elles produiraient de gros bénéfices dans les salaires ; ils espéraient qu’elles mèneraient également à d’importants dividendes politiques pour les élections de mi-mandat.

Comment ça se passe alors ? Sur le plan politique, ces baisses d’impôts sont un pétard mouillé : la plupart des électeurs disent qu’ils n’ont vu aucune augmentation sur leurs fiches de paie, et les républicains parlent à peine de cette loi dans leurs campagnes politiques. Qu’en est-il de l’économie alors ?
L’on pourrait être tenté de dire qu’il est trop tôt pour le dire. Après tout, la loi est à l’œuvre depuis seulement quelques mois et nous n’avons eu notre premier coup d’œil aux chiffres de la croissance économique que la semaine dernière. Oui mais voilà : afin de tenir leurs promesses, ces baisses d’impôts devraient engendrer des bonds gigantesques des investissements des entreprises – pas sur le long terme, pas non plus dans cinq ou dix ans, mais plus ou moins là, maintenant. Et rien de tout cela ne semble se produire.

Parlons un peu économie

La moindre chose qui augmente les déficits budgétaires devrait, si tout le reste est identique, mener à des dépenses générales plus importantes et à un coup de fouet rapide pour l’économie (bien qu’il n’y ait aucune indication d’un tel coup de fouet dans les chiffres du premier trimestre, qui sont finalement très décevants). Mais si l’on veut donner un coup de fouet aux dépenses générales, il ne faut pas faire baisser les impôts des grandes entreprises.

L’on pourrait faire beaucoup de choses à la place – mettons, dépenser de l’argent pour réparer les infrastructures de l’Amérique qui partent en décrépitude, un problème sur lequel Trump promet de se pencher mais qui n’est jamais traité.

De plus, n’importe quel coup de fouet sur le court terme sera probablement étouffé par la Réserve Fédérale, qui croit que nous vivons une période de plein emploi et qui, petit à petit, fait monter les taux d’intérêts pour éviter une surchauffe de l’économie. L’on peut prétendre que la Fed a tort, mais défendre l’idée qu’il faut une politique monétaire plus facile n’a rien à voir avec les baisses d’impôts de Trump.

Non, la défense de ces baisses d’impôts pour les grandes entreprises est basée sur l’idée que sur le long terme, cela fera remonter les salaires. Comment est-ce censé marcher ? Cela n’a jamais semblé sensé de croire que les grandes entreprises allaient partager immédiatement leur butin post baisses d’impôts avec les employés, et d’ailleurs ils ne l’ont pas fait. Les média qui se sont laissés berner par des histoires à dormir debout d’entreprises annonçant les primes de leurs employés juste après que la loi ait été promulguée devraient avoir honte de leur crédulité.

La véritable logique derrière ces baisses d’impôts c’est qu’elles sont censées entraîner des investissements plus importants. Ces investissements, à leur tour, feraient augmenter petit à petit le stock de capital, faisant dans le même temps baisser le taux de préimpoisition des investissements et faire monter les salaires.

Deux questions se posent par rapport à ce soi-disant processus. La première c’est de savoir de combien vont augmenter les salaires sur le long terme. La plupart des prévisions indépendantes estiment que les gains seront très modestes ; les prévisions follement optimistes de l’administration Trump ne sont pas simplement exagérées, elles sont carrément d’un autre monde. Pourtant, pour être honnête, les chiffres n’ont pas encore eu le temps de parler sur cette question.

Mais l’autre question tout aussi importante c’est de savoir ce que signifie le long terme. Ainsi que le souligne Greg Leiserson du Centre de Washington pour une Croissance Equitable, "chaque moins durant lequel les taux des salaires ne sont pas fortement en hausse par rapport à ce qu’ils auraient été sans la nouvelle loi, et que les retours sur investissement ne sont pas beaucoup plus bas, c’est un mois au cours duquel les bénéfices de ces baisses d’impôts pour les grandes entreprises profitent principalement aux actionnaires". Une baisse d’impôts qui pourrait relever les salaires de manière significative, mettons pendant le deuxième mandat à la Maison Blanche de Cynthia Nixon (ndlt : actrice américaine qui a joué notamment dans Sex and the City, candidate au poste de gouverneur de l’état de New York), mais qui apporte de gigantesques mannes financières pour les actionnaires avec de très faibles gains de salaires pour les 5 ou dix ans à venir, ce n’est pas ce que l’on nous a promis.

Afin d’obtenir des gros bénéfices, par exemple pour l’élection de 2024 – laissons tomber 2020 – il nous faudrait un boom gigantesque à court terme dans les investissements des entreprises, majoritairement financé par les flux entrants de capitaux de l’étranger. Et je dis bien gigantesque, mais vraiment gigantesque. Et l’on ne voit aucun signe annonçant cela.

C’est vrai, les investissements dans les affaires en tant que part du PIB sont légèrement en hausse depuis l’année dernière, mais ils sont encore en-deçà de leur niveau d’avant la crise financière – et ne parlons même pas des niveaux atteints dans les années 1990.

Est-ce trop tôt pour attendre des résultats ? Est-ce que les entreprises se préparent à investir davantage, de telle sorte que nous allons les voir aligner des sommes folles dans un futur proche ?

Non, si l’on en croit une étude réalisée par la Réserve Fédérale de la Banque d’Atlanta. Une grande majorité des entreprises disent que la loi fiscale n’a eu aucun effet sur leurs projets d’investissements, ou alors qu’elles ne prévoient qu’une très légère augmentation.

En résumé, les effets de ces baisses d’impôts Trump ressemblent déjà à ceux des baisses d’impôts de Brownback dans le Kansas, ceux des baisses d’impôts de Bush ainsi que ceux de toutes ces lois qui ont fait couler tant d’encre lors de ces trente dernières années : beaucoup de bruit, de grandes promesses mais aucun résultat à part des déficits budgétaires qui gonflent.

L’on pourrait penser que les républicains finiraient par apprendre de leurs erreurs, se rendre compte que les baisses d’impôts ne sont pas magiques et trouver de nouvelles idées. Mais j’imagine que c’est difficile pour un homme de comprendre quelque chose lorsque les contributions financières à sa campagne dépendent du fait qu’il ne le comprend pas.

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