Enquête d'#Investigation sur la chasse : des politiques sous influence ?

En Wallonie, la principale fédération de chasse, le Royal Saint-Hubert Club, pèse auprès des décideurs politiques. Rien d’étonnant, ni de condamnable d’ailleurs pour un lobby qui défend ses intérêts. Mais certains acteurs ont parfois l’impression que l’oreille régionale est beaucoup trop attentive.

Les chasseurs ont un rôle essentiel à jouer à travers la régulation de gibier en l’absence de prédateurs naturels en Wallonie (mais aussi ailleurs). Les populations de gibier ont explosé ces dernières années. Il faut donc un effort de chasse conséquent pour limiter les impacts négatifs sur la forêt, les champs des agriculteurs ou les jardins des particuliers. Mais beaucoup remettent en cause ce rôle de régulateur tant les chasseurs donnent parfois l’impression de tout faire pour maximiser leurs tableaux de chasse : " Il faut être cohérent, la façon dont les populations de sangliers explosent pour l’instant, c’est clairement la façon dont c’est géré par le chasseur", explique Jean-Pierre Scohy, le chef du département Nature et Forêt de la Région wallonne.

La façon dont les populations de sangliers explosent pour l’instant, c’est clairement la façon dont c’est géré par le chasseur.

Le nourrissage du gibier en pleine forêt pour, initialement, éviter que les sangliers se jettent sur les cultures et les prairies, la tendance des chasseurs à épargner les femelles reproductrices capables d’engendrer une descendance conséquente, sont autant de pratiques qui tendent à prouver pour l’administration wallonne mais aussi pour plusieurs associations environnementales que le chasseur ne rempli pas son rôle, bien au contraire.

Mais alors, pourquoi ne pas changer la donne ? Pourquoi ne pas durcir les lois et obliger le chasseur à jouer son rôle ?

Un lobby… C’est un lobby

Difficile de reprocher aux chasseurs de vouloir garnir leurs tableaux de chasse. Louer un droit de chasse chaque année à un propriétaire privé ou à une commune coûte cher. Le plus offrant emporte la mise et les prix peuvent grimper à plus de 120 euros par hectare et par an. Pour un territoire de chasse de 1000 hectares, ce qui n’est pas rare, le chasseur devra donc dépenser plusieurs dizaines de milliers d’euros et ce, chaque année. Pas étonnant donc qu’il défende son bout de gras de sanglier. Pas étonnant non plus que sa fédération, le Royal Saint-Hubert Club et ses milliers de membres, fasse un lobbying intense dès que le politique cherche à rendre la chasse moins aisée ou moins attractive en diminuant la quantité de gibier dans la forêt wallonne : " Quand nous sommes dans les couloirs de l’administration, nous croisons des fonctionnaires évidemment mais ce qu’on voit le plus… Ce sont les vrais lobbyistes, des environnementalistes, des naturalistes. Nous, nous faisons notre travail. Nous apportons notre témoignage de terrain vers les responsables politiques. Nous le faisons avec sérieux. Et donc nous sommes respectés depuis 110 ans", semble presque se gargariser Benoit Petit, le président du Royal Saint-Hubert Club.

L’intérêt communal

Et puis la chasse titille d’autres intérêts, locaux cette fois. Elle remplit les caisses communales. De nombreuses communes luxembourgeoises font rentrer plus de 200.000 euros chaque année grâce aux droits de chasse. Pas de quoi faire tourner la boutique mais au moins de mettre du beurre dans les épinards. A Libin, c’est près de 600.000 euros et uniquement en rentrée directe : " Je ne défends pas la chasse, explique la bourgmestre MR Anne Laffut. Mais la chasse existe, elle a toujours existé à Libin et elle fait vivre la commune au niveau économique mais aussi les chasseurs qui vivent dans le coin. Il y a des retombées indirectes en termes d’hébergement, d’Horeca, pour d’autres acteurs locaux. Il faut arrêter d’opposer tous les aspects entre chasse et promeneurs par exemple ".

Alors avec de telles vertus, pourquoi se priver de ces rentrées d’argent ? Et pourquoi ne pas le faire savoir au ministre quand de nouvelles mesures risquent d’impacter le budget ? Lorsqu’il était ministre de la Chasse cdH entre 2011 et 2014, Carlo Di Antonio a régulièrement été interpellé par les communes luxembourgeoises lorsque ses intentions n’allaient pas dans le sens des chasseurs. Mais certains d’entre eux, les plus puissants, allaient directement au cabinet : "J’ai voulu interdire le nourrissage en 2012. Une pratique non-nécessaire selon moi vu les surpopulations de gibier. Parmi les plus gros chasseurs, il y a des gens qui sont influents dans l’industrie ou dans la construction, l’immobilier et ils se sont défendus en disant, nous n’irons plus à tel endroit, nous ne paierons plus de droit de chasse donc les communes seront en difficulté et nous n’utiliserons plus les infrastructures touristiques… Mais au gouvernement aussi il y a eu des relais au niveau de nos partenaires socialistes où on m’a dit de faire attention, qu’il fallait y aller par étapes…". Résultat : le projet d’arrêté wallon a été modifié puis carrément abandonné par son successeur René Collin, cdH lui aussi mais selon beaucoup d’acteurs dans le milieu de la chasse, bien plus à l’écoute des revendications de chasseurs.

Parmi les plus gros chasseurs, il y a des gens qui sont influents dans l’industrie ou dans la construction, l’immobilier et ils se sont défendus en disant, nous n’irons plus à tel endroit, nous ne paierons plus de droit de chasse donc les communes seront en difficulté et nous n’utiliserons plus les infrastructures touristiques…

L’oreille attentive régionale

Une situation politique figée depuis des années que de nombreux membres de l’administration se désolent de voir. L’oreille des ministres wallons successifs se tendrait toujours dans la même direction et ce, au détriment de la santé de la forêt, de la biodiversité et des autres acteurs comme les promeneurs, les VTTistes, les naturalistes : "Chaque fois qu’il y a un projet de loi, d’arrêté de la part du ministre wallon en charge du dossier, le texte arrive dans la boîte mail du lobby avant d’arriver chez nous. Et si le texte va dans le bon sens, vers moins de chasse et plus d’environnement, plus de biodiversité… Il est tout simplement détricoté ", explique un agent du DNF. "On ne nous les cache pas mais c’est vrai qu’ils les ont souvent un peu avant nous. Ce n’est pas la fin du monde mais on le ressent parfois négativement. Il y a des gens qui ont suffisamment l’oreille du politique pour  se faire entendre à certains moments davantage que l’administration".

"Ce lobby pèse sur le politique d’une façon assez impressionnante et est infiltré à très haut niveau. […] Il y a une forme d’acte mafieux là derrière. Des pratiques d’un autre âge sont protégées depuis trop longtemps par un politique complaisant voire complice au détriment de la nature et de la société en général.

Au sein du DNF, de nombreux agents gardent aujourd’hui ce sentiment que l’administration, qui gère pourtant la chasse et le respect des lois en la matière, est donc reléguée au second plan face à des chasseurs qui ne représentent donc pas l’intérêt général… Mais bien des intérêts privés. Un agent du DNF a accepté de nous parler anonymement et va beaucoup plus loin : "Ce fameux lobby pèse sur le politique d’une façon assez impressionnante et est infiltré à très haut niveau. Il protège des grandes chasses à la Piron, à la Lhoist et consorts. […] Il y a une forme d’acte mafieux là derrière. Des pratiques d’un autre âge sont protégées depuis trop longtemps par un politique complaisant voire complice au détriment de la nature et de la société en général".

Ces grands noms comme la famille Piron, leurs milliers d’emplois dans la construction ou les Lhoist, leaders mondiaux dans l’extraction de chaux et de dolomie, peuvent-ils peser à ce point ? Pour beaucoup de témoins, dans les couloirs de l’administration ou dans les relais de chasse ardennais, sans aucun doute. Un poids qui ferait toujours pencher la balance d’un côté et pas celui de l’intérêt général. Aujourd’hui, la Région wallonne veut par exemple mettre en place un plan de tir spécialement dédié aux sangliers pour tenter de réduire drastiquement les populations. Mais où en est-on ? Nous n’avons pas pu en parler avec le ministre en charge du dossier, le MR Willy Borsus. Il a refusé de nous répondre évoquant "deux plaintes reçues" durant notre enquête. Des plaintes officielles dont nous n’avons reçu aucune trace. Ou alors s’agit-il de plaintes officieuses ? "Le Royal Saint-Hubert club est allé se plaindre de votre démarche auprès du ministre", nous a expliqué un témoin proche du cabinet. Des informations confirmées par plusieurs sources au sein de l’administration wallonne et d’autres acteurs proches du milieu de la chasse. Pour finalement préciser : "Vous commencez tout juste à comprendre la réelle influence de ce lobby".

 

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