Emeutes à Bruxelles en 2017: tout bien réfléchi, s'agissait-il vraiment d'"émeutes"?

Novembre 2017 - Quelle lecture des événements un an après?
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Novembre 2017 - Quelle lecture des événements un an après? - © CAMILLE DELANNOIS - BELGA

Souvenez-vous… Les "émeutes" de Bruxelles et leurs suites ont fait la une de l’actualité des jours durant. Il y a d’abord eu celle du 11 novembre, suite à la qualification du Maroc à la Coupe du Monde. Magasins saccagés, affrontement avec la police, voitures en feu,… Le rassemblement festif avait dégénéré en débordements violents. Quelques jours plus tard, nouveaux débordements, liés cette fois à la venue d’une star des réseaux sociaux, Vargass 92. Là encore la presse avait parlé d’"émeutes". La RTBF également.

Mais avons-nous eu raison ? Cette question a surgi en réunion de rédaction au moment d’évoquer le bilan des émeutes, ce mois-ci. Un an plus tard, avec le recul, était-ce bien le terme le plus approprié ? N’était-ce pas exagéré, n’avons-nous pas biaisé la lecture et la compréhension de ce qui s’est passé ces jours-là en contribuant par la même occasion à l’image négative de Bruxelles et de la population du centre-ville véhiculée notamment par certaines personnalités politiques au nord du pays ?

Pour Fabrice Grosfilley, responsable du service Société de la rédaction à ce moment-là, il aurait clairement fallu employer d’autres termes, dès les événements du 11 novembre. Car au-delà de la réaction contre les forces de l’ordre, au-delà du recours à la violence, "qui sont des aspects qui peuvent relever d’une émeute", il faut selon lui tenir compte de l’imagerie culturelle et des connotations véhiculées par ce terme. "L’imagerie convoquée est quelque chose de relativement conséquent, important, et qui a une dimension soit sociale, soit politique", détaille-t-il. "Ce sont les émeutes en France quand on incendie des dizaines de voitures et qu’il y a des affrontements qui durent plusieurs nuits entre des jeunes de quartiers sensibles et des forces de l’ordre. Ce sont typiquement aussi les émeutes de mai 68 ou de Los Angeles, qui sont l’expression d’une tension forte, latente, avec un caractère revendicatif… Ce qui s’est passé à Bruxelles ne ressemble pas à ça, à la fois dans l’échelle et dans la lecture sociale".

Des avis divisés

A l’époque, ce type de réflexions avaient déjà émergé. Mais sans consigne particulière dans la rédaction. Le terme est resté, comme une étiquette. Un an plus tard, au sein de l'équipe, le même terme ressurgit, par exemple dans un article sur les conséquences à long terme pour les commerçants rédigé par le journaliste Karim Fadoul. "Moi, si j’ai utilisé ce terme, c’est parce que les événements ont été estampillés comme ça. Pour faire comprendre au public de quoi on parle, l’utiliser dans la titraille est intéressant. Même si par ailleurs j’utilise aussi d’autres termes comme 'violences'", explique-t-il.

"Ceci étant, pour moi le terme 'émeute' est validé par le fait que le parquet de Bruxelles l’utilise aussi dans sa communication, tant écrite que parlée. J’ai pris le temps de le revérifier". Un Parquet qui ne parle en fait pas d’une seule voix. L’un des porte-parole nous explique qu’il n’y a pas de consigne en la matière et que chacun fait ses propres choix : certains utilisent le terme, d’autres pas. Une difficulté qui n’existe pas pour les porte-parole néerlandophones puisqu’en néerlandais le mot "rellen" n’a pas tout à fait la même signification.

Au sein de la rédaction, comme au Parquet, tous les journalistes ne partagent pas la même analyse. Les sensibilités diffèrent, les interprétations aussi. Aujourd’hui, avec le recul, l’éditeur Gérald Vandenberghe fait partie de ceux qui continuent de penser que ne pas parler d’émeutes le 11 novembre 2017 aurait édulcoré la réalité. "Ca reste le bon mot", maintient-il en se référant à la définition du dictionnaire Robert : "manifestation violente et spontanée résultant d’une émotion collective".

"Ce n’est pas une émeute comme on pouvait les voir dans les grandes crises sociales du 19ème où la police chargeait sabre au clair, ou des choses pareilles", précise-t-il. "Il y a évidemment une gradation mais je pense que c’est le même phénomène et qu’il ne faut pas qu’il y ait trois mille personnes qui dévalisent la moitié de la rue Neuve pour que ce soit déjà une émeute. Je pense que quelque chose de plus petite importance, comme ça l’était, mérite déjà ce terme-là". Quant à l’imagerie véhiculée par le mot, "elle varie d’une personne à l’autre". Autant donc s’en tenir à la définition. "Après, il faut faire attention à ce qu’on dit et ce qu’on fait. Mais ça ne tient pas en un mot : ça tient en la couverture qu’on va donner, ça tient aux gens à qui on va donner la parole".

"Une violence de ce type n’est jamais gratuite"

Cette grille de lecture rejoint celle du sociologue Andre Rea, qui s’est intéressé de près au phénomène des émeutes. Pour lui, le terme peut s’appliquer à des échelles très différentes et l’utilisation qui en a été faite le 11 novembre 2017 n’était pas galvaudée. Ce qui pose davantage question pour lui, c’est le traitement médiatique global qui tend dans ce type d’événements à ne se concentrer "que sur la partie visible de l’iceberg, les détériorations de biens matériels". Avec pour conséquence de donner une impression de violence gratuite. "Pourtant c’est ça qu’il faut tenter d’expliquer car un acte de violence comme ça n’est jamais tout à fait gratuit. Il faut remonter au moins à la frustration qui le produit au départ". Au risque sinon d’appauvrir ce dont on est en train de parler, conclut-il, en faisant le parallèle avec le mouvement des gilets jaunes aujourd’hui.

Autre académique, autre prisme : pour le professeur d’Histoire contemporaine Pieter Lagrou, le terme "émeute" était exagéré vu l’ampleur limitée du phénomène. "C’était extrêmement éphémère. Or historiquement, c’est un mouvement qui se prolonge sur plusieurs jours, qui est endémique, qui se propage géographiquement,… C’est l’expression d’un malaise profond dont on peut s’attendre à ce qu’il se reproduise. Ici, c’est resté limité".

Pieter Lagrou plaide pour une certaine prudence dans le choix des mots. "Certains hommes politiques ont voulu s’en servir pour mettre en cause les autorités bruxelloises, la police et remettre sur le tapis que Bruxelles est une ville dangereuse, anarchique. Puisqu’on sait qu’on est dans un contexte où une partie de la classe politique est friande de récupération politique, essayons d’éviter de prêter le flanc à cela".

Des journalistes doivent-ils tenir compte des éventuelles récupérations politiques ? Hors de question, selon Gérald Vandenberghe : "Je ne vais pas céder à la peur de la récupération. J’utilise ce mot, je sais dans quel sens je l’utilise et si d’autres l’utilisent à mauvais escient, je ne vais pas corriger ce que moi j’utilise de manière correcte. C’est là où il y a un problème".

Le récit médiatique qui s’emballe

Si c’était à refaire, vu la complexité du débat, il y a de fortes chances que le même type de questionnement resurgisse. Les choses sont un peu différentes pour l’ "émeute" du 15 novembre, celle liée à la venue de Vargass 92. Dans ce cas de figure, il semble bien pour nos interlocuteurs que d’autres termes auraient sans doute été plus appropriés : débordements, échauffourées,… La proximité des deux événements a-t-elle joué sur la définition et l’appréhension de ce qui s’est passé ?

Pour Philippe Marion, spécialiste du récit médiatique, on peut parler d’une forme de "contamination médiatique". "Il y a une mémoire de travail, qui fait que quand un mot est sorti, dans un espace de quelques jours, il a tendance à ressortir ailleurs. Un mot s’impose un moment et il est vite répété, même dans un autre contexte",  explique-t-il. Le mot parait familier au public mais c’est un piège. "Ca tend à schématiser les choses donc à les rendre moins fines, plus abstraites. Comme le mot devient très polyphonique, on perd en précision d’information".

Une perte de précision qui dans ce cas peut conduire à des interprétations erronées. Un problème pointé par Fabrice Grosfilley, à la rédaction : "On est dans un enchainement qui donne l’impression qu’on est face à deux événements qui sont reliés et qui sont clairement dirigés contre un système établi, contre les forces de l’ordre, contre le gouvernement, avec des revendications sociales, alors que pour moi ce n’est pas le cas".

Le récit médiatique, auquel la RTBF a participé, s’échappe comme une créature issue de l’inconscient collectif. Même si, à titre individuel, des journalistes ont eu le réflexe de prendre de la distance et ont évité l’amalgame – si tant est que c’en était bien un -, cette prise de distance est d’autant moins évidente que l’urgence rythme le travail de production quotidien.

"Nommer un événement, c’est le faire exister"

Quel est le bon mot finalement ? Cette question, même un an plus tard, n’a rien d’évident. Et finalement c’est bien normal juge Laura Calabrese, qui a étudié la façon dont les journalistes nomment les faits d’actualité. "Sauf dans des cas d’accident ou d’attentats, souvent la nature de l’événement n’est pas facile à déterminer", estime-t-elle. "Les journalistes passent beaucoup de temps à chercher le mot juste mais passent très peu de temps à se demander s’ils doivent donner un nom ou pas". Or pour la spécialiste, si nous, journalistes, sommes conscients du poids des mots, nous le sommes beaucoup moins du pouvoir que nous avons à faire exister les choses une fois que nous les nommons… "Peut-être qu’il ne faut pas trop vite nommer les choses, peut-être qu’il faut s’autoriser de la souplesse et varier le vocabulaire"…

Alors émeutes ou pas ? Et si on décidait de ne pas tout à fait décider…

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Précisions apportée ce 2/12/2018: Deux modifications ont été apportées à l'article suite aux réactions d'internautes. La mention "sable clair " était une coquille et a été corrigée. Par ailleurs, le titre spécifie désormais que l'article porte bien sur les "émeutes de 2017" pour éviter toute confusion avec le mouvement des gilets jaunes, pour ceux qui s'arrêteraient au titre sans lire les premières lignes de l'article et les autres indications déjà explicites (légende de la photo, texte d'introduction sur Facebook).

Sujet JT du 20 avril 2018

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