Dreamers, mensonges et économies de bas étage

Est-ce important que Jeff Sessions, le ministre de la justice, ait tenté de justifier la cruauté de Donald Trump en matière d’immigration par du n’importe quoi économique ?

Ce n’est clairement pas le problème principal. La décision de Trump de révoquer la loi Deferred Action for Childhood Arrivals (ndlt : mesure mise en place par Barack Obama en 2012 visant à permettre à des enfants arrivés clandestinement aux Etats-Unis d’être éventuellement régularisés sous certaines conditions,) est avant tout immorale. Les 800 000 bénéficiaires du programme DACA – ceux que l’on appelle les Dreamers – n’ont rien fait de mal ; certes ils sont arrivés aux Etats-Unis de manière illégale mais pas de leur propre chef, parce qu’ils étaient des enfants à ce moment-là.

Selon tous les chiffres disponibles, ils sont une portion exemplaire de notre population : des jeunes gens travailleurs, qui désirent pour beaucoup d’entre eux améliorer leur situation en faisant des études supérieures. Ils sont fidèles aux valeurs de leur pays – parce que leur pays, c’est l’Amérique.

Un trahison très cruelle

Faire perdre l’équilibre aux Dreamers - peut-être même utiliser les informations qu’ils ont données volontairement pour les harceler et les expulser – voilà une trahison très cruelle. Et elle est bien évidemment motivée par une hostilité raciale. Qui peut croire que la même chose se produirait si le Dreamer type était né, mettons, en Norvège plutôt qu’au Mexique ?

Pourtant, Sessions a choisi de mettre l’économie au centre de sa déclaration, affirmant que le programme DACA, qui permet aux Dreamers de travailler légalement, a "privé des centaines de milliers d’américains d’un emploi en permettant à des étrangers illégaux d’obtenir ces emplois". C’est tout bonnement faux et la décision de diriger le pays avec de tels mensonges en dit beaucoup, pas seulement sur cette décision mais sur l’administration Trump en général.


C’est vrai, Trump et consorts racontent beaucoup de mensonges sur l’économie (et sur tout le reste).
Le jour suivant l’annonce de son intention d’abroger le programme DACA, Trump a fait un discours sur la réforme fiscale dans lequel il a affirmé, comme il l’a fait un grand nombre de fois, que l’Amérique est "le pays le plus taxé au monde". Ainsi que l’ont noté, à chaque fois, tous ceux qui vérifient les faits, ce n’est pas simplement faux, c’est quasiment l’inverse de la vérité – les Etats-Unis ont une recette fiscale, en proportion de son revenu national, plus faible que presque n’importe lequel des pays développés. Mais Trump ne cesse de répéter ce mensonge.

Voir donc des hauts responsables affirmer des inepties à propos de l’économie liée au programme DACA c’est, finalement, que du classique pour cette administration. Pourtant, je dirais que dans ce contexte, c’est particulièrement significatif et particulièrement ignoble.

Tout d’abord, que venait faire ce truc sur les emplois dans une déclaration du ministre de la justice ?
La ligne officielle de l’administration c’est que Trump n’a pas eu le choix, qu’il a pris cette décision brutale à regret parce que le DACA était un exercice illégal du pouvoir exécutif – ce qui était également la soi-disant raison pour laquelle la déclaration est venue de Sessions plutôt que du président lui-même.

Néfaste pour tout le monde

En fait, le dossier judiciaire en faveur du DACA est plutôt solide, et mettre Sessions en première ligne avait probablement plus à voir avec la lâcheté de Trump qu’autre chose. Mais dans tous les cas, ajouter "et en plus ils nous volent nos emplois" vient miner toute l’affaire.

De plus, comme je l’ai dit, cette affirmation était n’importe quoi sur le plan économique. Cette idée selon laquelle il y a un nombre fixe d’emplois, et que donc si quelqu’un né à l’étranger prend un emploi, il l’enlève des mains de quelqu’un qui est né ici, est complètement en porte-à-faux avec tout ce que nous savons sur la façon dont fonctionne l’économie. Entendre ça de la part d’un conservateur est particulièrement surréaliste.

La vérité, c’est que laisser les Dreamers travailler légalement aide l’économie américaine ; les pousser hors du pays ou dans l’ombre, c’est néfaste pour tout le monde, sauf les racistes.

Afin de comprendre pourquoi, il faut se rendre compte que l’Amérique, comme d’autres pays développés, est face à un défi démographique à deux volets grâce à une fertilité qui décline.

D’un côté, nous avons une population âgée, ce qui signifie moins d’employés susceptibles de payer des impôts pour financer la Sécurité Sociale et Medicare. La démographie est la raison principale pour laquelle les prévisions sont mauvaises sur le long terme concernant la Sécurité Sociale et une raison importante de l’inquiétude à propos de Medicare. Faire partir de jeunes travailleurs qui participeront financièrement au système pendant des dizaines d’années est une façon d’aggraver ces problèmes.

De l’autre côté, la croissance en baisse dans la population en âge de travailler réduit les rendements des investissements privés, augmentant le risque de récessions prolongées comme celle qui a fait suite à la crise financière de 2008.

Ce n’est pas un accident si le Japon, qui a une fertilité faible et qui est fortement hostile à l’immigration, a commencé à connaître une déflation persistante et une stagnation au moins dix ans avant le reste du monde. Détruire le DACA ferait ressembler l’Amérique davantage au Japon. Pourquoi en aurions-nous envie ?

Qu’en est-il de cette affirmation selon laquelle les employés immigrés sont en compétition avec des employés nés ici, sans diplômes, que cela fait chuter leurs salaires et que cela augmente les inégalités de revenus ? La plupart des preuves laisse à penser que cette affirmation est fausse, mais dans tous les cas elle n’a rien de pertinent ici : les Dreamers forment un groupe relativement bien instruit, très différents des immigrés clandestins qui arrivent à l’âge adulte.

En bref, laisser les Dreamers travailler c’est bénéfique sur le plan économique pour le reste de notre pays, sans inconvénient à moins que vous ayez quelque chose contre les gens à la peau mate et portant un nom hispanique. Ce qui est, bien entendu, exactement ce dont il s’agit ici.

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