Donald Trump, le moche, l'affreux et le truand

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

L’interview de Donald Trump réalisée cette semaine par le New York Times est atroce, et étrangement sans surprise. Oui, l’homme le plus influent du monde est paresseux, ignorant, malhonnête et vindicatif. Mais ça, on le savait déjà.

En fait, le plus révélateur dans cette interview, c’est peut-être le fait que Trump ait pris la défense de Bill O’Reilly, accusé de prédation sexuelle et d’abus de pouvoir : "C’est quelqu’un de bien". Je dirais que ceci nous en dit davantage sur l’homme de Mar-a-Lago et sur les motivations de sa base que ses élucubrations à propos du commerce et des infrastructures.

L'administration Trump est un bazar total

Pourtant, tout d’abord, une question se pose : est-ce que cela fait une différence que ce soit Donald Trump, et non un républicain classique, qui soit à la Maison Blanche ?

Quoi qu’il en soit, l’administration Trump est un bazar total. La grande majorité des postes clefs proposés par le président, qui requièrent l’accord du Sénat n’ont pas été acceptés ; quels que soient les gens en place, ils sont préoccupés par des querelles intestines. La prise de décision ressemble davantage à des intrigues de châteaux du sérail d’un sultan qu’à des mesures politiques dans une république. Et puis, il y a ces tweets.

Pourtant la première grande mesure de Trump et débâcle politique – l’effondrement de cette infâme tentative d’anéantir l’Obamacare – ne doivent presque rien à un dysfonctionnement de l’exécutif. L’abrogation et le remplacement ne se sont pas effondrés à cause d’une mauvaise tactique ; ils se sont effondrés parce que cela fait huit ans que les républicains mentent sur le système de santé. Et lorsque vint le moment de proposer quelque chose de réel, tout ce qu’ils ont proposé n’était que différentes façons de ficeler ensemble des pertes massives de couverture.

Le fiasco de la réforme des impôts

Des considérations identiques s’appliquent sur tous les fronts. La réforme des impôts ressemble à un fiasco, pas parce que l’administration Trump n’a aucune idée de ce qu’elle fait (même si c’est bien le cas), mais parce que personne dans le parti républicain ne s’est jamais vraiment mis à la tâche de réfléchir à ce qui devrait changer et à comment présenter ces changements pour qu’ils soient acceptés.

Qu’en est-il des domaines dans lesquels Trump ne ressemble pas aux républicains classiques, comme sur les infrastructures ?
Le fait d’appuyer un véritable projet de construction de mille milliards de dollars (au contraire de baisses d’impôts et de privatisation), qui nécessiterait le soutien des démocrates étant donnée l’opposition prévisible des conservateurs, serait un vrai changement. Mais étant donné ce que l’on a entendu dans l’interview – en gros du charabia incohérent mélangé à des remarques arbitraires sur le système de transports dans le Queens – il est clair que l’administration n’a aucun plan réel d’infrastructure, et n’en aura probablement jamais.

Un impact.... négatif sur l'environnement

C’est vrai, dans certains domaines, Trump semble très bien parti pour avoir un fort impact – surtout dans le fait de mettre à mal la politique de protection de l’environnement. Mais c’est ce que tout républicain aurait fait ; le déni du changement climatique et cette croyance selon laquelle notre air et notre eau sont trop propres sont des positions classiques dans le parti républicain moderne.

La gouvernance trumpiste, en pratique, semble être, jusqu’à présent, une gouvernance républicaine classique, juste (beaucoup plus) mal gérée. Ce qui me ramène à la question de départ : la personnalité désolante de celui qui est au sommet compte-t-elle ?
Je crois que oui. Le fond de la politique de Trump n’a peut-être pas grand-chose de particulier dans les faits. Mais la manière, ça compte, parce que cela donne une forme plus générale au climat politique. Et ce que le Trumpisme a apporté, c’est une nouvelle version de davantage de pouvoir donné aux pires aspects de la politique américaine.

Pas un homme honnête, mais moins hypocrite que les politiques classiques

Aujourd’hui, il y a tout un genre nouveau de portraits médiatiques de soutiens de Trump issus de la classe ouvrière (il en existe même des parodies). Vous voyez ce que je veux dire : des interviews de citoyens blancs qui sont dans une mauvaise passe et issus d’endroits très ruraux, qui sont ennuyés d’apprendre que tout ce que leur avait prédit ces libéraux, comme quoi ils allaient souffrir des mesures de Trump avaient raison, mais ils soutiennent quand même Trump parce qu’ils sont convaincus que les élites libérales les prennent de haut et les prennent pour des gens stupides. Hmm.

Quoi qu’il en soit, une chose qui est souvent dite par ces gens, c’est que Trump est honnête, qu’il dit les choses comme elles sont, ce qui paraît bizarre quand on pense à sa propension à mentir sur à peu près tout, que ce soit le politique ou le personnel. Mais ce qu’ils veulent dire, probablement, c’est que Trump tient des propos racistes, sexistes, emplis de mépris pour les "losers", sans aucun complexe – des sentiments qui ont toujours été une source importante de soutien conservateur, mais qui sont depuis longtemps des choses dont on n’est pas censé parler ouvertement.

En d’autres termes, Trump n’est pas un homme honnête ou droit, mais l’on pourrait peut-être dire qu’il est moins hypocrite que les politiques classiques à propos des motivations les plus sombres qui sous-tendent sa vision du monde.
D’où ses affinités pour O’Reilly, et ce qui semble être le sentiment de Trump, que les articles des média à propos des actions du présentateur de télévision sont une attaque indirecte contre lui.

Une façon de voir Fox News, en général, et O’Reilly en particulier, c’est qu’ils fournissent un espace sûr aux gens qui veulent une affirmation que leurs instincts les plus vils sont, en fait, justifiés et parfaitement corrects. Et une façon de voir la Maison Blanche de Trump, c’est voir la tentative d’étendre cet espace sûr à la nation toute entière.
Et la grande question à propos du Trumpisme – peut-être plus importante que l’agenda législatif – c’est de savoir si la laideur sans complexe est une stratégie politique gagnante.

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