Dérives sectaires : quand la Belgique délaisse les victimes

Dérives sectaires : quand la Belgique délaisse les victimes
Dérives sectaires : quand la Belgique délaisse les victimes - © Tous droits réservés

Au bout d’une enquête longue de six mois, nous avons découvert un système défaillant de lutte contre les sectes en Belgique. Un grave manque de contrôle des autorités qui a pour conséquence le développement de nombreuses dérives : escroquerie, exercice illégal de la médecine, traite des êtres humains… Des infractions peuvent être commises en toute impunité parce qu’elles apparaissent dans un contexte sectaire.

Nous avons travaillé sur une quinzaine d’organisations. Des anciens adeptes nous ont livré leur témoignage et partagé leur colère envers la justice.

Christian a vécu totalement reclus pendant plus de 35 ans au sein d’une communauté avant de la quitter définitivement en 2013. " Je suis toujours profondément blessé. Par exemple, si je voyais un objet de couleur verte et que le gourou me disait qu’il était rouge, je finissais par croire qu’il était rouge. C’était aussi puissant que ça ".

Géraldine a elle aussi du mal à comprendre comment elle a pu être dans un tel état de soumission. " Le gourou expliquait que des démons étaient aux portes de l’enceinte où nous vivions, que nous étions un des derniers bastions sous la protection de Dieu et que si on sortait, on allait être exposés à des démons. Cela peut paraître incroyable mais j’y croyais. J’avais peur de sortir et d’être attaquée par ces démons "

Quand l’emprise est si forte, le danger est que la tête pensante de telles organisations profite de ses adeptes. C’est ainsi que Vincent et Isabelle expliquent avoir perdu une importante partie de leur patrimoine, guidé par leur chef spirituel qui leur demandait des offrandes. " On a perdu 150.000 euros, l’équivalent de notre maison qu’on a vendue pour aller vivre dans cette communauté. ". Un couple qui raconte avoir vécu en véritables esclaves " Le dimanche, lors de ses prêches, il disait qu’il était Dieu, que c’est lui qui décidait et qu’il était au-dessus des lois. Et que même si la loi n’est pas d’accord, peu importe car c’était lui la loi ".

Fonder une secte n’est pas interdit

Ces organisations jouent en réalité avec les limites de la loi, un cadre légal qui empêche la Belgique d’établir une liste de sectes actives sur le territoire. Le sénateur André Frédéric, qui a consacré sa carrière à la lutte contre ces dérives sectaires, le résume parfaitement : "On nous dit souvent qu’il suffit d’établir une liste afin de prévenir la population des dangers de certains groupes. Mais il n’y a pas de liste. Et la raison est simple, c’est parce que chacun a les convictions qu’il veut avoir".

Fonder une secte en Belgique ne poserait donc aucun problème sur le plan légal. Il s’agit même d'une liberté fondamentale inscrite dans notre Constitution. L’article 19 garantit "la liberté de cultes, celle de leur exercice public, ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière".

"On ne peut pas vous attaquer parce que vos croyances peuvent paraître délirantes", précise André Frédéric. "On vous attaque parce qu’il y a eu abus de faiblesse, parce qu’il y a eu exercice illégal de la médecine, parce qu’il y a eu abus sexuel…". Diriger une secte n’est donc pas interdit en Belgique. La seule possibilité d’attaquer une organisation sectaire est d’y identifier des infractions reconnues comme telles. Mais au fil de notre enquête, nous avons pu constater que même lorsque c’est le cas, la justice manque à ses obligations.

Des dérives sectaires méconnues

C’est ce qu’affirme le commissaire Dany Lesciauskas, tout juste retraité de la police judiciaire fédérale dont il était le spécialiste secte. Aujourd’hui, il dénonce un dysfonctionnement majeur de la justice: "J’ai l’impression que dès qu’on touche à des groupements sectaires à caractère religieux, il y a une barrière idéologique qui se met en place chez certains magistrats. Ils font référence au contexte religieux, aux croyances qu’il faut respecter. Une position qui à mon sens est inadmissible. Nous sommes arrivés à un point où il faut attendre qu’un crime très grave soit commis, comme un décès par exemple, pour qu’il y ait une réaction de la part des autorités". 

La justice ne prendrait donc pas suffisamment au sérieux les victimes de dérives sectaires. Que ce soient des abus sexuels, de la traite des êtres humains ou de l’exploitation financière, lorsque ces infractions sont commises dans un contexte sectaire, les plaintes risquent de ne jamais aboutir.

Pour André Frédéric, "tout ce qui touche aux dérives sectaires a été complètement délaissé par les pouvoirs publics. Ce type de dérives est tellement méconnu par les autorités judiciaires qu’on évite de creuser et d’aller plus loin. Il faut aujourd’hui rappeler à l’État sa responsabilité de pouvoir public".

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