Dépistage du coronavirus: ces médecins qui ont menti sur les symptômes pour faire passer des tests...

Ces médecins qui ont défié les autorités
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Ces médecins qui ont défié les autorités - © Tous droits réservés

Pour #Investigation, des médecins racontent pourquoi ils ont contourné les règles de dépistage du coronavirus dictées par les autorités sanitaires.

La question revient régulièrement au cœur du débat, dans les journaux ou sur les plateaux de télévision : a-t-on réalisé assez de tests ? Et a-t-on commencé à dépister suffisamment tôt ? La Belgique a réalisé 270.857 tests PCR (NDLR : chiffres officiels entre début mars et le 4 mai). La PCR (pour "Polymerase Chain Reaction"), c’est le test le plus utilisé au monde pour dépister le COVID-19.


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Chez nous, les règles pour se faire dépister ont souvent changé. Mais ont longtemps été très restrictives. En clair, pas de dépistage si des critères médicaux bien précis ne sont pas remplis. Ces "règles" ont été fixées par les autorités sanitaires du pays et coordonnées par Sciensano, l’Institut Scientifique de Santé Publique. 

"Nous avons décidé de tester toutes les personnes qui nécessitaient des soins", explique Sophie Quoilin, médecin épidémiologiste chez Sciensano. Comprenez : pas toutes les personnes avec des symptômes.

Le dépistage pour la population : infectés mais pas dépistés

Longtemps, un patient devait présenter des symptômes respiratoires aigus, mais surtout, nécessiter une hospitalisation. "Des critères très strictes", selon Anne-Sophie Marsin, responsable de la stratégie et du développement aux Cliniques Universitaires Saint-Luc. "En un mois de temps, 1278 personnes se sont présentés pour un dépistage, devant nos centres de tri. Mais seuls 362 ont pu avoir droit un test PCR, c’est à dire 28%. Autrement dit, 916 personnes, se vont vu refuser un test de dépistage".

À Saint-Luc, comme dans d’autres hôpitaux belges, des milliers de patients sont donc repartis infectés par le COVID-19, sans dépistage, avec la recommandation de se confiner.

Le dépistage pour le personnel soignant : "trop stricte"

Pendant que la population se confine, le monde médical réagit. "Le dépistage du personnel soignant s’est basé sur des critères ridicules", nous raconte ce médecin, qui désire rester anonyme. Il travaille dans un important hôpital du pays. Il nous parle de la fièvre, un symptôme très décrié.

"Beaucoup de porteurs du virus ne font pas de fièvre. Ce critère était scientifiquement ridicule. Pour réaliser des tests PCR et remplir les conditions imposées par les autorités sanitaires, beaucoup de médecins, comme moi, ont menti. Nous avons mentionné de faux symptômes". Le but : pouvoir enfin tester le personnel soignant en première ligne.

Le dépistage dans les maisons de repos : "trop tard"

Les critères de dépistage sont aussi d’application pour les collectivités, comme les maisons de repos. Jusqu’il y a peu, seules les personnes ayant des symptômes respiratoires aigus pouvaient être testées.

Une décision qui peut surprendre car les chiffres officiels publiés par Sciensano le démontrent : une grande partie des victimes du virus sont des octogénaires. Et beaucoup vivaient dans des maisons de repos. Cette surmortalité, certains l’ont anticipée.

"Il fallait tester le personnel soignant et les résidents beaucoup plus tôt", assure un médecin généraliste, qui désire également garder l’anonymat. Car lui aussi a triché. "J’ai menti, oui, pour le bien de mes patients".

Ce médecin traitant suit plusieurs patients d’une même maison de repos, dans le Hainaut. Fin mars, il demande aux autorités fédérales et régionales des tests PCR pour le personnel soignant car il soupçonne une épidémie au sein de l’institution.

Ces tests lui sont refusés, car à l’époque, les employés ne remplissent pas les critères pour avoir droit aux dépistage. "Nous savions ce qu’il nous restait à faire. Nous avons demandé des PCR et avons menti pour chaque demande. Autrement, nous n’aurions pas pu envoyer les tests au laboratoire".

Le résultat des tests est sans appel : Sur les 48 membres du personnel soignant, un tiers d’entre eux sont positifs au Coronavirus. Aucun ne présentait de symptômes.

Des soignants qui auraient pu également contaminer le reste de la résidence. Pour ce médecin, aucun doute, les critères médicaux étaient trop stricts. Et la décision de dépister systématiquement est arrivée trop tard.

Sciensano "surpris"

Ces faits, nous les avons rapportés chez Sciensano. "Je suis surprise", avoue Sophie Quoilin. "Je pense qu’il y a eu beaucoup d’angoisse et de stress. L’avantage chez Sciensano, mais aussi dans les groupes de travail, c’est que l’on peut prendre de la distance, avec ce qu’il se passe sur le terrain. Nos recommandations sont prises avec la distance utile. Car nous ne sommes pas au contact avec les personnes qui sont exposées. Ces angoisses sont peut-être justifiées, mais la réponse me parait non appropriée".

Plus que jamais, le décalage semble se creuser entre ceux qui prennent les décisions – et donc déterminent la politique de dépistage- et les médecins sur le terrain. À l’heure du déconfinement, et pour de nombreuses semaines encore, le dépistage reste un enjeu majeur, au centre de toutes les préoccupations.

Extrait dans notre journal télévisé de la mi-journée

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