Comment dit-on Covid ou Emmanuel André en langue des signes ? Des mots nouveaux pour les interprètes de l'info

Comment dit-on Covid ou Emmanuel André en langue des signes ?
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Comment dit-on Covid ou Emmanuel André en langue des signes ? - © Tous droits réservés

Vu sa visibilité médiatique, il a bien fallu trouver une façon de le désigner... Mais quel geste choisir en langue des signes pour parler du microbiologiste Emmanuel André ? En tant que personne sourde, quelle caractéristique vous semblerait immédiatement reconnaissable chez celui qui était porte-parole interfédéral pour la lutte contre le Covid-19 pendant la première vague ?

Vous ne devinez pas ? Allez, pensez à son style vestimentaire. En mars-avril 2020, lors des conférences de presse quotidiennes du centre de crise, le médecin portait souvent des chemises à carreaux. Le geste s’est imposé.


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Et Yves Van Laethem, dont le débit rapide et parfois monocorde donne des sueurs froides aux interprètes (et aux journalistes qui retranscrivent ses propos) ? Un poing fermé qu’on tourne vers l’avant, comme si on passait une vitesse. C’est devenu son geste dans la communauté sourde : "En cinquième vitesse", en souvenir de sa première conférence de presse où il a parlé encore plus vite qu’il ne le fait aujourd’hui.

Des gestes effectués sans pause pendant de longues minutes. Une adaptation sans faille au débit de parole de ceux qui s’expriment à l’écran… Depuis un an maintenant les interprètes en langue des signes font partie de notre quotidien. Ils sont là, dans le coin inférieur droit de l’écran pendant les conférences de presse qui suivent les comités de concertation ou à chaque fois que le centre de crise et Sciensano font le point sur l’épidémie de Covid-19.

Ils et elles ne travaillent pas pour la RTBF, mais vous les voyez pendant les éditions spéciales du journal télévisé parce que nous reprenons un signal qui nous est fourni par les autorités.

Mais saviez-vous que ces interprètes qu’on voit à l’image sont eux-mêmes sourds ? Ce procédé est une première en Belgique. Et il y a une bonne raison derrière tout ça. Nous avons discuté avec ceux qui rendent accessible ces conférences de presse pour mieux comprendre leur travail.

La co-interprétation, c’est quoi ?

Tout a commencé en mars 2020. Le centre de crise, en concertation avec la communauté sourde, envisage de traduire ses conférences de presse en langue des signes. Musk, une société gérée par deux entrepreneuses sourdes, et Cosens qui rassemble des interprètes entendants, répondent à l’appel côté francophones.

L’enjeu est de taille : communiquer de la manière la plus efficace et complète possible dans un contexte inédit. "La co-interprétation est très adaptée aux situations de crise, nous explique Julie Carlier (MUSK, c'est elle que vous voyez dans les différentes images animées de cet article). Ça existait déjà dans d’autres pays et on a décidé de l’implémenter en Belgique."

Nicolas Hanquet, interprète entendant (Cosens) complète : "Quand on est entendant, pour la plupart d’entre nous, c’est comme quand on interprète vers une langue étrangère. La langue des signes n’est pas notre langue maternelle. Alors que la personne sourde, c’est a priori sa première langue. Elle a une aisance et des nuances qu’on ne peut pas avoir du côté des entendants."

Notre objectif, c’est que le message passe

Mais comment ça marche en pratique ? Comme son nom l’indique, la co-interprétation mobilise deux personnes en même temps. Il y a hors caméra un interprète entendant qui sert de "pivot" et face caméra un locuteur-interprète sourd qui est le "relais".

"Le premier interprète le discours source émis en français vers la langue des signes de Belgique francophone (LSFB) et devient pivot pour le second, qui reformule ce discours et le relaye face à la caméra, en direct, dans les médias", résume Nicolas Hanquet.

Les conférences de presse Covid se prêtent bien à ce genre d’exercice. Comme l’explique cet interprète de l’ombre, "tout ça est préparé. On a un texte à l’avance, on a des codes entre nous. On est dans un contexte où les conférences de presse sont un peu toujours les mêmes. Et comme c’est une langue de spécialité, on n’a pas de sujet complètement inconnu qui va arriver au milieu de la conférence."


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"Quand on reçoit la première interprétation de la personne entendante, on réfléchit à s’adapter à l’hétérogénéité du public sourd. Les profils sont très variés. On essaye d’avoir le discours le plus accessible quelle que soit l’origine de la personne sourde, quel que soit son âge, son niveau d’éducation, sa connaissance des langues. Notre objectif, c’est que le message passe", enchaîne Julier Carlier.

Cette méthode collaborative, c’est donc un bon moyen de gommer "l’accent" qu’un interprète entendant met dans ses gestes.

Comment choisit-on un nouveau signe ?

Faire passer le message, c’est aussi s’adapter à de nouveaux concepts et de nouveaux visages. Car la crise sanitaire a amené son lot de mots inédits et de visages inconnus qu’il a fallu transposer en langue des signes. Il est bien sûr possible de les épeler lettre par lettre, mais cela prend du temps.

C’est là que la communauté sourde intervient. Très active sur Facebook, elle crée des signes quand un terme ou un nom devient récurrent. Les interprètes sont attentifs à ces discussions. Julie Carlier précise : "On est toujours à l’écoute des échanges sur les signes dans la communauté sourde. Parfois il y a plusieurs signes qui existent pour dire la même chose. On va être attentif à refléter ça. Si un signe est utilisé majoritairement, c’est celui-là qu’on va utiliser."

Il n’existe pas de chiffre précis concernant le public auquel ces interprétations s’adressent. Le site internet de la Fédération Francophone des Sourds de Belgique précise malgré tout qu'"on estime qu’il y a de 4100 à 25.000 personnes qui utilisent la langue des signes de Belgique francophone sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, selon les sources sur lesquelles on peut se baser".

Une caractéristique physique

Prenons Steven Van Gucht, le vétérinaire et virologue qui dirige le service des Maladies virales de Sciensano. Sa petite cicatrice sur le menton ne vous a peut-être pas échappé. Dans la communauté sourde aussi, ce petit détail physique a été repéré. D’où le geste du pouce sur le menton.

"Il ne faut pas y voir quelque chose de négatif ou une critique, précise aussitôt Julie Carlier. C’est quelque chose qu’on peut remarquer chez une personne. Il ne faut pas se dire que c’est discriminatoire. Lui-même ne savait pas dire si sa cicatrice était à droite ou à gauche de sa bouche."

Expliquer des concepts nouveaux

Après chaque conférence de presse, les interprètes sourds et entendants débriefent leur travail, discutent pour améliorer la communication. Il n’y a pas une seule langue des signes, il y a des disparités selon les régions et bien sûr, entre le nord et le sud du pays.

Sans oublier qu’il n’est pas facile, même pour les entendants, d’expliquer correctement le concept de "bulle" et de personnes qui en font partie. Même chose pour la question d’un test covid "négatif" ou "positif". Ce dernier terme étant d’habitude vu comme… une bonne nouvelle, alors que dans le cas présent c’est l’inverse.

Les échanges entre interprètes et avec les sourds eux-mêmes sont réguliers pour faire le point. Avec toujours cette volonté principale : éviter les malentendus au moment de l’interprétation.

Ça a ouvert plein de portes, c’est une certitude

Au milieu de cette situation de crise qui affecte tous les Belges, les interprètes voient d’un œil positif cette mise en avant de la communauté sourde. Bien sûr, l’interprétation du journal télévisé en langue des signes (lire ci-dessous) existe depuis longtemps. Mais désormais, ce travail trouve sa place dans le quotidien de tous les citoyens.

A l’heure où le port du masque empêche les sourds de lire sur les lèvres, le regard sur la communauté sourde est en train de changer. "Je pense que maintenant les personnes entendantes sont moins étonnées quand elles rencontrent une personne sourde pour la première fois puisqu’elles ont déjà vu la langue des signes à la télé, souligne Julie Carlier. C’est plus facile après pour elles de se dire que c’est juste une personne sourde, qu’on va communiquer par écrit ou par mime."

Nicolas Hanquet confirme : "Ça a ouvert plein de portes, c’est une certitude. Avec l’Association Belge des Interprètes en Langue des Signes (ABILS), on a eu pas mal de rencontres au niveau politique. On a pas mal de projets qui voient le jour depuis le début de la crise et on sent quelque part que la langue des signes rencontre un certain succès au niveau politique." En témoignent les interprétations en langue des signes des séances de la Chambre des représentants chaque jeudi.

"Au quotidien, j’ai l’impression, dans le travail de liaison à l’hôpital ou chez des avocats, je sens que je suis beaucoup plus facilement accepté que juste avant la crise. C’est devenu un peu normal dans l’inconscient collectif parce que maintenant tous les jours les gens voient de la langue des signes", conclut-il.

Arriverez-vous à reconnaître les noms signés ci-dessous. Ils désignent à chaque fois un personnage politique du moment.

Alors ? Voici les bonnes réponses avec quelques explications :

  • Elio Di Rupo (PS), Ministre-Président de la Wallonie : facile, c'est une référence à son noeud-papillon ;
  • Frank Vandenbroucke (sp.a), ministre fédéral de la Santé : le geste de mettre un pantalon, en référence au "broek" ("pantalon" en néerlandais) qui termine son nom de famille ;
  • Alexander De Croo (Open VLD), Premier ministre : on montre une "tache" blanche assez originale dans les cheveux, derrière son oreille ;
  • Sophie Wilmès (MR), Première ministre pendant la première vague de l'épidémie, et à présent ministre des Affaires étrangères : une manière de désigner sa chevelure ? Les personnes que nous avons interrogées ne se souvenaient plus de l'origine exacte de ce signe.

(L'article continue sous les images ci-dessous)

Femmes et hommes en noir, pour mieux mettre en lumière les informations

Interpréter le journal télévisé en langue des signes, c’est l’une des nombreuses tâches de Christiane Broekman. Cette interprète travaille pour différents rendez-vous d’information de la RTBF, mais elle fournit aussi des services d’interprétation de liaison pour des sourds qui ont besoin d’un soutien lors d’un rendez-vous administratif ou médical.

Christiane commence son travail face caméra vers 18h avec l’interprétation des Niouzz, le journal pour les enfants. Mais dès le matin, elle se met au rythme de l’actualité. "Pour interpréter correctement un journal télévisé, il faut être informé de ce qu’il se passe en Belgique et dans le monde. Ça fait partie de la préparation", explique-t-elle.

Quant à la garde-robe, c’est… sobre. "Qu’est-ce que je vais mettre ce soir ?, interroge l’interprète en souriant tout en passant en revue ses tenues de travail. Du noir ? Du noir ? Ou du noir ?"

Christiane précise : "Les vêtements, c’est super important pour la langue des signes. Ils doivent être foncés. Noir, bleu marine, brun, sans boutons trop visibles, sans fleurs, sans carreaux. Des couleurs neutres, pas de vernis, pas de bijoux ostentatoires. L’idée c’est d’avoir un contraste au niveau des couleurs pour que les mains ressortent bien et permettent une meilleure lisibilité de la langue des signes."

Une fois dans les locaux de la RTBF au Boulevard Reyers, direction un studio avec fond vert. L’interprétation, retransmise sur Auvio et sur La Trois se fait en direct, sans filet. "À 19h30, il y a encore des sujets qui sont en cours de montage, parfois jusqu’à la fin du JT. Les derniers reportages, c’est souvent le sport. Et donc là, ce sont les sujets les plus compliqués pour nous. Parce qu’il y a énormément de noms propres qu’on doit épeler."

L’interprète est un téléspectateur comme les autres. "Parfois, on découvre les images en même temps que le téléspectateur et, en même temps, il faut interpréter le message de manière fidèle", détaille Christiane qui rappelle que ses émotions ne peuvent pas se voir à l’écran.

Editions spéciales à rallonge

Alors quand l’information peut surgir à n’importe quel moment ou qu’elle s’étale pendant des heures, les nerfs des interprètes sont mis à rude épreuve. Ce fut le cas en mars 2020 avec des conférences de presse tardives et des éditions spéciales à rallonge. Lors des comités de concertation par exemple, les interprètes sont en stand-by, au même titre que toutes les autres équipes de la RTBF.

Elle évoque alors le conseil national de sécurité, celui qui durera plusieurs heures, avec une conférence de presse en fin de soirée en mars 2020. "Avec ma collègue, on a fait sept heures de direct. Et ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que, quand on fait une interprétation, on est face caméra de la première seconde à la dernière seconde. On n’a pas le temps des reportages pour pouvoir se moucher, se gratter le nez ou boire un petit coup d’eau. Je peux vous assurer qu’à la fin, je ne voulais plus entendre le mot coronavirus. Je n’en pouvais plus."

D’ailleurs, comment dit-on Covid en langue des signes ? "On symbolise le virus par la main et on fait un signe qui représente les picots autour du virus, décrit Christiane Ce signe est d’ailleurs assez international parce que beaucoup de pays le reprennent."

Pour ce qui est des vaccins, il y a le geste du pouce sur le haut du bras. Quant au nom de chaque entreprise qui les fabrique, "il faut qu’on les épelle. Après, le signe va émerger de la communauté sourde et on va pouvoir l’emprunter".

Journal télévisée du 23 septembre 2019 : Christiane Broekman invitée à l'occasion de la journée internationale des langues des signes

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