Au fond, le "conflit" israélo-palestinien est-il vraiment… un "conflit"?

"Conflit ? Vous êtes sérieux ?" nous interpellait récemment un internaute, après la parution de l’article intitulé : "Conflit israélo-palestinien : des dizaines de frappes sur Gaza, les Etats-Unis multiplient les contacts diplomatiques". Une autre réagissait : "Non, ce n’est pas un conflit entre deux parties égales, mais une colonisation". Un troisième nous reproche notre complicité avec Israël : "En parlant d’un 'conflit israélo-palestinien' pour atténuer l’entreprise destructrice à sens unique israélienne, les médias se font complices d’un nettoyage ethnique qui restera comme une tache dans l’histoire de l’humanité". L’accusation est forte. Elle mérite qu’on se pose ici la question. Alors, est-ce que oui ou non, nous atténuons les faits en utilisant ce terme "conflit ?"


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Bien sûr, on ne l’a pas inventé, ce mot. Tous les journalistes belges et d’ailleurs l’utilisent, comme ici à la BBC ou là, au NY Times. D’ailleurs, l’article de la RTBF qui a fait réagir les internautes n’a pas été écrit par un de mes collègues : il s’agit d’une dépêche d’agence, estampillée comme telle. Mais peu importe, puisque nous assumons les dépêches que nous publions. Et que de toute manière, à la rédaction, nous utilisons aussi ce terme.


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Mon collègue Daniel Fontaine a d’ailleurs déjà réfléchi à la question. A la rédaction, il est sans doute le plus grand spécialiste de ce qui se passe en Israël et dans les territoires occupés : il suit le dossier depuis 15 ans. S’il s’est déjà posé la question, c’est qu’il "pèse chacun des mots [qu’il] utilise". En fait, Daniel est conscient que le "conflit" passe aussi par la bataille du vocabulaire, comme l’explique cet article récent de RFI. "Je peux me justifier à peu près sur chaque mot utilisé, confie Daniel. En tout cas sur des mots comme colonie, occupation, conflit, état".

Conflit asymétrique

En particulier, sur le terme "conflit": "Il s’agit bien d’un conflit. Un conflit totalement asymétrique : Israël est à la pointe de la puissance et de la technologie militaire et bénéficie du soutien technologique et financier américain, alors qu’en face, il y a le Hamas, un mouvement de rébellion, avec ses armes artisanales et celles importées d’Iran en contrebande. Donc c’est totalement asymétrique comme conflit. Mais c’est un conflit. Si vous regardez dans le Larousse, rien ne dit que le combat doit être égal".

Effectivement, le Larousse ne fait nullement allusion à la notion de symétrie. Mais peut-être le mot serait-il connoté ? Allons en discuter avec un grand connaisseur des mots : le linguiste Michel Francart, professeur émérite de la Faculté de philosophie, arts et lettres de l’UCLouvain. "Si on vous reprend sur l’usage de conflit, c’est un mauvais procès", résume-t-il, après avoir effectué quelques recherches. D’après lui, d’abord aucun dictionnaire ne parle de symétrie. Ensuite, le mot ne véhicule pas non plus de connotations communément admises (ce qu’il appelle 'les effets de sens', qui expliquent par exemple la différence entre "mère" et "maman", le premier étant réservé plutôt à la communication formelle et le second à la sphère privée).

Ce qui fait dire à Michel Francart que "Quand on vous demande dans un tweet de ne pas dire 'conflit' car 'cela donne l’impression d’une symétrie de responsabilités', ce que la personne vous demande de faire, c’est en fait de partager les connotations très personnelles qu’elle a du terme conflit".

Et suivant cette même logique de symétrie, le linguiste retourne même l’argument : "Je suis sûr que si vous évitiez d’utiliser la locution 'conflit israélo-palestinien', des personnes vous reprocheraient de ne pas reconnaître l’existence de l’État Palestinien". "Non, conclut-il. On ne peut pas donner à cette locution 'conflit israélo-palestinien' un sens autre que celui de confrontations, de luttes entre les Israéliens et Palestiniens".

Tout laisse donc à penser que sur le plan strictement sémantique, mon collègue Daniel avait raison : il y a peu de place pour le doute. Pour autant, nous ne pouvons pas arrêter là notre réflexion, puisqu’il est évident que ce qu’on nous reproche, ce n’est pas en soi la mauvaise utilisation de la langue française, mais bien de ne pas dire la situation au Proche-Orient telle qu’elle est vraiment : le mot"conflit" adoucirait la situation. Les commentaires cités nous recommandent de privilégier des termes comme 'colonisation', 'occupation' ou 'agression'. En d’autres mots, sur la situation en Israël et en territoires occupés, nous n’appellerions pas un chat un chat.

Terme générique

Qu'en dit le droit international ? A l’ULB, le Professeur de droit et observateur attentif du Proche-Orient François Dubuisson nous confie qu’il est aussi régulièrement questionné sur l’usage du mot 'conflit', et ça ne l’empêche pas, lui-même, de l’utiliser : "C’est un peu mal placer le débat. Le conflit israélo-palestinien est un terme tout-à-fait générique qui ne dit rien sur l’analyse qu’on fait sur le fond du conflit et sur le fait que oui, il y a bien une situation d’occupation, de colonisation, d’annexion. On ne met pas pour autant les deux parties sur le même plan".

Le spécialiste rappelle que l’expression "conflit israélo-palestinien" est d’ailleurs " très souvent mentionnée dans les résolutions des Nations Unies, généralement très favorables à la défense des droits des Palestiniens, par exemple celles qui réaffirment les droits du peuple palestinien. Ou même dans l’avis que la Cour internationale de justice a rendu en 2004 sur l’illégalité du mur construit par Israël. Dans cet avis, la Cour avait bien indiqué qu’il y avait occupation, annexion de Jérusalem, et que le mur était illégal au regard de toute une série de principes du droit international".

Conflit ou occupation ?

Il s’agit donc d’un terme générique, utilisé dans le discours international et qui ne dit rien sur le fond du conflit. A la rédaction, en pratique, cet aspect générique est bien utile. Le terme " conflit " est très global et efficace en termes de compréhension du thème général abordé. Surtout dans un titre ou dans les informations très courtes comme les brèves, ces petites infos de quelques secondes à peine en radio ou télévision et de quelques lignes à peine à l’écrit. Au grand dam de ceux qui réclament l’utilisation du mot "occupation".

"L’un ne devrait pas être exclusif de l’autre", analyse François Dubuisson. "Il faut entrer dans l’analyse ou la lecture des articles. Là où ça devient problématique, c’est si ces articles ont tendance à faire débuter la question d’actualité au moment où la première roquette du Hamas est envoyée. Comme si le conflit commençait à ce moment-là et qu’il se résumait à un conflit entre le Hamas et Israël. Le discours pro-israélien va dans ce sens-là : juste concevoir la situation du Hamas qui veut s’en prendre à Israël".

Une analyse parfois en surface

D’où l’importance, estime le spécialiste de droit international, de toujours replacer les faits dans un contexte plus global : "Ce n’est jamais qu’un soubresaut d’un conflit qui tire sa source dans l’occupation israélienne depuis plus de 50 ans. Il faut rappeler que Gaza est sous blocus militaire depuis 14 ans. En droit international, un blocus militaire est équivalent à une invasion, à une attaque armée, à une agression armée. C’est comme si Gaza était attaquée depuis 14 ans, et qu’il y avait un tir de roquette à un moment donné. Je pense qu’il y a souvent une analyse un peu en surface, très "événementielle" car on va s’attacher à un événement en particulier, et qu’on va détacher du contexte".

Ce détachement du contexte peut aussi, selon lui, mener à un vocabulaire problématique : "Quand on dit une riposte israélienne à des tirs du Hamas. En droit international, le fait premier, c’est plutôt l’occupation de l’ensemble des territoires palestiniens par Israël. L’état occupant ne peut pas invoquer l’état de légitime défense. Or, ce sont parfois des choses qu’on entend ou qui sont sous-entendues".

A la lumière de l’éclairage de François Dubuisson, on comprend donc l’intérêt de rappeler systématiquement la genèse du conflit ou en tout cas le contexte plus général des violences actuelles. Si l’on replonge dans la dépêche d’agence dont nous parlions en début d’article et qui avait fait réagir une partie du public, on note que le contexte d’occupation n’est pas rappelé dans le corps du texte.

Est-ce cela qui a fait réagir ? Ou le titre a lui seul ? Il aurait en tout cas été possible de mieux situer le cadre général des faits rapportés. Même si on peut se demander si, pour cette actualité qui connaît tant d’épisodes, un tel rappel n’est peut-être pas nécessaire à chaque fois au risque d’être extrêmement répétitif… Dans d’autres formats comme ceux de l’info quotidienne en radio et télévision, un tel rappel contextuel n’est par contre pas toujours possible pour des raisons de durée. Ce qui rend d’autant plus nécessaire un choix des mots réfléchi et précis.

Amnesty ne parle pas de conflit israélo-palestinien

Il est aussi intéressant de remarquer que dans les articles qu’elle signe, l’ONG Amnesty International fait le choix de ne pas parler de " conflit israélo-palestinien ". Elle préfère le titre " Israël-Territoires palestiniens occupés " : "En réalité, nous utilisons le terme 'conflit' uniquement quand on se réfère à des hostilités armées, décode Philippe Hensmans, directeur de la section belge francophone d’Amnesty International. Donc quand il y a usage massif d’armes comme c’est le cas maintenant à Gaza avec des tirs de roquettes ou des frappes aériennes. En Cisjordanie par exemple, on ne parle pas de conflit armé". Un choix que l’Organisation justifie par le droit international : " Lorsqu’il y a conflit armé, le cadre légal devient le droit international humanitaire, c’est-à-dire le droit de la guerre, donc les conventions de Genève. Alors que quand il y a occupation, ce sont les droits humains beaucoup plus larges et contraignants qui s’appliquent. Ça oblige la puissante occupante à essayer d’arrêter plutôt que tuer les membres du groupe armé qui sont suspectés de mener des attaques. Et d’utiliser le minimum nécessaire de force pour garantir la sécurité. Alors que si la situation dérive en conflit armé, à ce moment-là c’est le droit de la guerre qui s’impose ".

Juridiquement, l’expression "conflit armé" revêt donc un sens précis qui appelle l’application de toute une série de règles spécifiques. "C’est d’ailleurs indispensable si on veut faire reconnaître qu’il y a des crimes de guerre", ajoute Philippe Hensmans dont l’organisation appelle la Cour pénale internationale à enquêter sur d’éventuels crimes de guerre.

On comprend donc que pour Amnesty International, le choix des mots est en rapport étroit avec son champ d’action pour la défense des droits de l’homme. Devrait-on ou peut-on s’en inspirer dans nos articles ? Est-ce que cela aurait du sens ? Posons la question à Mehdi Khelfat, puisqu’à la RTBF, il est la personne responsable du contenu éditorial à la rédaction Monde : "Amnesty est une ONG qui n’est pas censée être neutre, elle mène des combats pour la défense des droits de l’homme, c’est son rôle. Nous, on est là pour raconter de faits, être observateurs. C’est la grande différence entre elle et nous, on n’est pas là pour s’immiscer dans un conflit. Un conflit est ce qui oppose deux acteurs. Il n'y a pas de jugement de valeur. Après, on peut parler de la réalité des faits tels qu’ils sont, parler du blocus, faire témoigner les gens qui en souffrent".

Et d'ailleurs, s'ils ne sont pas forcément dans le titre, des mots comme "territoires occupés" et "colonisation" sont régulièrement utilisés, dans cette idée de contextualisation. Mehdi reconnaît cette nécessité de "recontextualiser régulièrement. Surtout pour les publics qui ne connaissent pas bien l’histoire. On essaie de le faire sur nos médias 'du nous' [c’est-à-dire les médias "grand public", ndlr], où on est généralement davantage sur de événementiel que sur du suivi au long cours des dossiers comme sur La Première par exemple".


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