Une sélection littéraire qui vous fera voyager dans le monde et dans le temps !

Pour ce quatrième chapitre, Sous Couverture accueillait Nathalie Kuperman et Olivier Masset-Depasse dans sa bibliothèque. Au programme : une épopée dans la nature islandaise, la mémoire qui s’échappe et une mafia… Entre autres !

Nathalie Kuperman pour “On était des poissons”, éd. Flammarion, 2021

Il était une fois, une petite fille emportée dans le sillage d’une mère-poisson…

Agathe vit avec sa maman, Alice, divorcée. Elle a 11 ans, elle est intelligente, elle est avide d’aimer et d’être aimée. Ça tombe bien, sa mère l’adore. L’adore, mais, le moment d’après peut la rejeter… sa mère est versatile, câline et odieuse. Alice est excentrique, hystérique parfois et cela inquiète Agathe…

Cet été-là, Alice emmène Agathe là même où elle a grandi, sur la Côte d’Azur, à Saint-Clair. Pour sa mère, l’enfant doit grandir, vite, plus vite… Il lui arrive bien souvent de disparaître, même la nuit, elle dit à Agathe que c’est pour l’habituer à son absence. Jusqu’au jour où surgit le drame qui, en quelque sorte, va la libérer.

Ce n’est que bien plus tard qu’Agathe découvrira le secret des générations qui l’ont précédée. Agathe apprendra pourquoi Alice a besoin de la mer, pourquoi elle fait souffrir sa fille… On était des poissons, un roman à la fois tendre et cruel, oscillant entre amour et haine où l’écriture réaliste et finement psychologique prouve, une fois, tout le talent de Nathalie Kuperman.

Olivier Masset-Depasse, scénariste et réalisateur pour le film "Duelles” (2018), l’adaptation de “Derrière la haine”, de Barbara Abel, éd. Pocket, 2013

Un thriller psychologique, une spirale de perversité ordinaire

Tout commence par une gifle, celle que Tiphaine assène à Laetitia… Un point de départ percutant pour retourner quelques années en arrière, à une époque où deux couples vivent côte à côte, dans des maisons mitoyennes : Tiphaine et Sylvain, Lætitia et David. Deux binômes d’amis, fusionnels et solidaires. En plus du bonheur d’avoir chacun un petit garçon du même âge. Maxime et Milo grandissent ensemble, comme des frères. Jusqu’au drame

La belle relation, l’immense complicité va progressivement se muer en méfiance, en jalousie, aller jusqu’aux mensonges. Désormais, seule une haie sépare la culpabilité de la vengeance, la paranoïa de la haine… Dans Derrière la haine, le lecteur est divinement manipulé par Barbara Abel qui distille cette animosité, elle va de rebondissement en rebondissement ; à travers la vie de gens ordinaires, l’auteure installe l’oppression avec subtilité jusqu’à donner des frissons… C’est tout cet art qu’Olivier Masset-Depasse a réussi à faire passer dans son film Duelles. À (re)lire et à (re)voir !

La " Supercherie " d’Anne-Sophie Delcour : “Fort comme un hypersensible”, de Maurice Barthélémy et Charlotte Wils, Éd. Michel Lafon, 2021

Hypersensibilité, une maladie ? Non, ce peut aussi être un atout !

" Ami lecteur, sache que tout ce que je raconte est vrai. C’est l’histoire d’un mec qui a découvert son hypersensibilité sur le tard et qui souhaite partager cette magnifique expérience. Le sentiment que j’ai au quotidien, c’est d’avoir une parabole au-dessus de la tête. Elle capte énormément d’informations olfactives, auditives, visuelles… tous mes sens s’exacerbent. Je suis comme le personnage de la série Mentalist, mais moi, j’ai décidé de ne pas résoudre d’enquête criminelle. Enfin pour l’instant "

Maurice Barthélémy, c’est ce comédien, scénariste et réalisateur qui a fait partie de la troupe des Robins des bois. Son hypersensibilité – à ne pas confondre avec hyperémotivité – il l’a découverte en 2015 et l’a transformée en atout créatif. Avec l’humour et la sincérité qui le caractérisent, Maurice Barthélemy livre un témoignage salutaire sur sa vie d’hypersensible et dédramatise une nature trop souvent méconnue. Éclairé par l’expertise de la psychopraticienne Charlotte Wils, il nous donne des clés pour mieux se comprendre, s’accepter, et s’ouvrir à la différence.

La chronique de Michel Dufranne : “L’âge de la guerre”, de Patrick Raynal, éd. Albin Michel, 2021

Sur la Côte d’Azur, une enquête au cœur de la corruption et des violences urbaines

Philippe Clerc était un assureur niçois… pas très recommandable. Septuagénaire et retraité, notre homme se réveille auprès d’une jeune femme, dans un lit qui n’est pas le sien. La belle, trop belle pour être sa conquête, est morte. Clerc ne se souvient de rien. Emprisonné, il entend ce nom : Masséna, et comprend qu’il a été piégé.

Massena… son vieux pote de l’université, son frère d’armes, devenu chef d’une des mafias locales et six pieds sous terre depuis deux ans ! A l’approche des élections municipales, mafieux et politiques se confondent dans la guerre sans merci qui oppose les prétendants à la mairie… Mais pourquoi, l’entraîner, lui, Philippe Clerc, dans cette histoire ? Pris dans les rouages d’une machination infernale, au risque de se renier, il enquête pour sauver sa peau. Un polar social, au rythme trépidant, truffé d’un cynisme savoureux, dans L’âge de la guerre, Raynal décortique avec brio la ville de Nice et ses milieux affairistes.

La chronique de Marie Vancutsem : “Le Berger de l’Avent”, de Gunnar Gunnarsson, éd. Zulma, 2019

Dans les solitudes enneigées islandaises, un trésor de chaleur humaine

Écrit en 1936, Le Berger de l’Avent est une histoire simple et belle qui nous parle de l’Islande, de sa rudesse somptueuse et de ceux qui y vivent. Elle nous parle aussi magnifiquement de détermination et de solidaritéComme chaque année depuis vingt-sept ans, au début de l’Avent, quatre semaines avant Noël, Benedikt quitte sa ferme avec ses deux fidèles compagnons : Leo, son chien et Roc, son bélier Roc.

La mission de ces trois arpenteurs au cœur simple, cest de ramener au bercail les moutons égarés, pour les sauver de la rudesse de l’hiver, de l’hostilité de cette terre d’Islande. Ils avancent, toujours plus loin, de refuge en abri de fortune, dans ce royaume de neige où la terre et le ciel se confondent, avec pour seuls guides quelques rochers et les étoiles. En égaux ils partagent la couche et les vivres. Mais cette année, le blizzard furieux les prend en embuscade… Le berger de l’Avent, un texte d’où se dégage une sérénité extraordinaire, une histoire d’amour, une histoire de vie d’une puissance insoupçonnée.

La chronique de Lucile Poulain : “Qui cherches-tu si tard ?”, de Dominique Meessen, éd Academia, 2020

Portraits croisés, mémoires et retours dans l’histoire d’une famille

De la maison de repos où l’a placée sa fille unique, Victor s’enfuit dans la forêt. Il part à la recherche d’un enfant… Aussitôt, Brigitte part à la recherche de son père. Brigitte, c’est la fille de Victor, mais ce n’est pas elle l’enfant que tente de retrouver Victor. Et pourtant si. Ancien et renommé pédiatre, Victor souffre de la maladie d’Alzheimer.

Dans un état de confusion mentale, il veut retrouver l’enfant qu’il a aidé à mettre au monde, cinquante ans auparavant, alors qu’il était prisonnier de guerre. La fugue de Victor va réunir les membres de sa famille, toutes et tous aussi désorientés que lui ! Quatre générations. Mais elle va aussi raviver des peurs et des blessures et chacun sera amené à franchir la fine frontière qui sépare les mondes visible et invisible… Dans une langue vive et limpide, Qui cherches-tu si tard ? pose la question de la transmission et de la solidarité entre les vivants mais aussi entre les morts et les vivant. Et tente une réponse lumineuse, contre la nuit, contre l’oubli.

La chronique de Gorian Delpâture : "Homesman”, de Glendon Swarthout, éd Gallmeister, 2021

L’inoubliable portrait d’une femme et de son compagnon taciturne

En ce milieu du XIXe siècle, dans le Nebraska, au cœur des grandes plaines du Midwest américain, l’ancienne institutrice solitaire qu’est Mary Bee Cuddy a appris à cultiver la terre et à laisser sa porte ouverte. À la suite des conditions climatiques difficiles de ces régions, quatre femmes de la petite colonie ont perdu la tête.

À la demande du révérend Alfred Dowd, Mary va accepter la tâche difficile de les raccompagner vers leurs familles et terres d’origines, vers l’est. Pour ce voyage de plusieurs semaines à travers l’Amérique, Mary ne sera pas seule : George Briggs, un bon à rien, un voleur de concession voué à la pendaison, va devenir son protecteur, tout au long du périple. Dans Homesman, Glendon Swarthout (1918-1992) décrit la vie, les rêves mais aussi les désillusions de ces pionnières, des destins tragiques et touchants au cœur d’une nature sauvage. Un livre qui se dévore de la première à la dernière page !

La chronique surprise : Marc Zinga, avec “Journal d’un curé de campagne”, de Georges Bernanos, éd. Albin Michel, 2019

Selon André Malraux, ce livre est l’héritage de Dostoïevski et de Balzac…

Avec une écriture qui touche l’imagination, ce récit intimiste a été publié chez Plon en 1936 et a obtenu le Grand prix du roman de l’Académie française. Journal d’un curé de campagne est un livre exceptionnel qui s’est vendu à des millions d’exemplaires dans des dizaines de pays. Il est peut-être la prémonition de la perte de la foi et de la raréfaction des vocations sacerdotales car il reste toujours aussi actuel dans sa description sans concession des failles de l’âme humaine, que seule la foi peut sauver

Dans la petite paroisse d’Ambricourt dans le nord de la France, un jeune prêtre tout droit sorti du séminaire arrive avec pour seule force sa foi, car il est sans illusions sur ses propres faiblesses et sur la condition humaine. Son journal décrit la misère d’une population à qui il doit prêcher… l’esprit de pauvreté, et l’arrogance d’une aristocratie déchristianisée. Mais le temps fort de ce chef-d’œuvre est celui de son dialogue avec la comtesse, qu’il réussira à convaincre de l’existence de Dieu, juste avant qu’elle ne meure… Une triste histoire, mais une écriture époustouflante.

Le coup de cœur de Marc El Khadem, librairie " Tropismes " à Bruxelles : “Chronos : L’occident aux prises avec le temps”, de François Hartog, éd. Gallimard, 2020

Chronos, le Temps, omniprésent, inéluctable et insaisissable

Insaisissable, pourtant, les humains n’ont jamais renoncé à le maîtriser. De l’Antiquité à nos jours, Chronos, l’Occident aux prises avec le Temps est un essai sur l’ordre des temps et les époques du temps. À l’instar de Buffon reconnaissant les "Époques" de la Nature, on peut distinguer des époques du temps. Ainsi va-t-on des manières grecques d’appréhender Chronos jusqu’aux graves incertitudes contemporaines, avec un long arrêt sur le temps des chrétiens, conçu et mis en place par l’Église naissante : un présent pris entre l’Incarnation et le Jugement dernier. Ainsi s’engage la marche du temps occidental.

On suit comment l’emprise du temps chrétien s’est diffusée et imposée, avant qu’elle ne reflue de la montée en puissance du temps moderne, porté par le progrès et en marche rapide vers le futur. Aujourd’hui, l’avenir s’est obscurci et un temps inédit a surgi, vite désigné comme l’Anthropocène, soit le nom d’une nouvelle ère géologique où c’est l’espèce humaine qui est devenue la force principale : une force géologique. Que deviennent alors les anciennes façons de saisir Chronos, quelles nouvelles stratégies faudrait-il formuler pour faire face à ce futur incommensurable et menaçant, alors même que nous nous trouvons encore plus ou moins enserrés dans le temps évanescent et contraignant que l’auteur a appelé le présentisme ?

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