Une sélection littéraire éclectique pour occuper les jours de pluie

Troisième chapitre, troisième salve d'invités. Cette semaine, Anne-Sophie et Thierry recevaient Franck Bouysse et l'auteur belge Vincent Engel pour une émission pleine de découvertes...

"Buveurs de vent", de Franck Bouysse, éd. Albin Michel, 2020

Un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission

Il y a chez Franck Bouysse un souffle qui emporte immédiatement. Son écriture est organique et musicale, elle vous plonge dans un monde crépusculaire qui pourrait aussi bien se trouver dans un coin perdu du Montana que se trouver au fin fond des forêts corréziennes. L’histoire se passe au bord du Gour noir, où l’auteur s’intéresse à la vie d’une famille en marge, et plus précisément à la fratrie composée de trois frères aux noms d’évangélistes et de leur sœur, surnommée Mabel. Les quatre aiment se suspendre à des cordes au-dessus du vide, du haut du viaduc surplombant la vallée. Plus loin, il y a la Centrale, et la ville dont toutes les rues portent le nom du potentat local. Le drame déroule ses volutes sous nos yeux, on sait qu’il n’épargnera personne. C’est à la fois lent, atmosphérique et tendu comme un élastique prêt à se rompre. Du tout grand art !

"Les vieux ne parlent plus", de Vincent Engel, éd. Ker, 2020

Une dystopie glaçante tellement en rapport avec nos problèmes actuels.

Vincent Engel là où personne ne l’attendait. Très loin de Retour à Montechiarro, son plus grand succès, "Les Vieux ne parlent plus" est un polar d’anticipation. On y suit la chute d’un avocat très médiatique qui a pour mission d’administrer les fortunes de personnes entrées dans la dernière phase de leur vie. Le livre se déroule dans un futur proche. Et après une pandémie, la question de la fin de vie des personnes âgées se pose de manière globale, car ils représentent désormais 30% de la population. Le gouvernement y répond en créant Les Villages de Santé pour Aînés, un système social révolutionnaire, dont notre avocat est l’un des architectes et le défenseur devant les télévisions du pays. Mais le piège va se refermer sur ce personnage apparemment au-dessus de tout soupçon… Implacable et d’une actualité troublante !

La Supercherie d’Anne-Sophie Delcour : "Yoga", d’Emmanuel Carrère, éd. P.O.L., 2020

Le yoga est-il une porte d’accès vers le bonheur ?

C’est l’histoire d’un livre sur le yoga et la dépression, la méditation et le terrorisme mais aussi sur l’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire. Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble, et pourtant, elles vont ensemble… Après le retentissant succès de son dernier livre, Le Royaume, paru en 2014, Emmanuel Carrère, adepte du yoga depuis une trentaine d’années, s’était mis en tête d’écrire un petit livre "souriant et subtil" sur cette pratique et les bienfaits de la méditation. En plein stage de yoga, survient l’attentat contre Charlie Hebdo… Un retour cru à la réalité. Emmanuel Carrère va basculer dans une terrible dépression qui le conduira à l’hôpital pendant 4 mois. "Yoga", c’est ce subtil mélange entre l’apologie d’une pratique de bien-être et l’autobiographie psychiatrique d’un homme en quête de meilleur.  

Le choix de Lucile Poulain : "Des kilomètres à la ronde", de Vinca Van Eecke, éd. Seuil, 2020

Un témoigne du gâchis des rêves et des corps quand l’ennui et le manque de perspectives gagnent du terrain

Pour son premier roman, Vinca Van Eecke nous emmène dans un village perdu du Morvan et brosse le portrait touchant d’un groupe d’adolescents désabusés. La seule fille de la bande, c’est celle qui vient y passer tous ses étés, les gars du groupe la surnomme "la bourge" parce qu’elle vient d’un milieu plutôt nanti. Elle, elle les appelle "les autres", sauf le beau Jimmy, lui, c’est "son splendide". Ensemble, ils vont partager cet âge où tout devrait être possible : celui des premières amours, des amitiés fraternelles, celui des tragédies aussi. "Des kilomètres à la ronde", c’est le roman d’un apprentissage sentimental où s’éveille la conscience du déterminisme social. Poésie et sensibilité caractérisent l’écriture de Vinca Van Eecke. Elle retranscrit tant d’émotion et est tellement lucide sur cette ruralité des années 90, si souvent oubliée.

Le choix de Marie Vancutsem : "Je suis ton soleil", de Marie PAVLENKO, éd. J’ai lu, 2020

Une tragédie adolescente qui fait du bien

Plutôt axée Jeunesse et Young adult, Marie Pavlenko verse surtout dans le genre fantastique. Avec Je suis ton soleil, elle signe l’un des quelques romans plus classiques de son répertoire. À la base, une histoire simple, celle d’une adolescente qui termine sa scolarité et qui va découvrir que son père n’est pas exactement celui qu’elle pensait qu’il était… Rien de bien extraordinaire… Et pourtant, l’écriture de Marie Pavlenko emmène le lecteur dans un univers qui se développe progressivement, qui s’enrichit de la même façon que les protagonistes du roman qui vont acquérir de la profondeur au fil des pages. "Je suis ton soleil", une écriture bourrée d’humour décapant, avec un parfait rendu de comiques de situation. À déguster sans modération.

Le choix de Michel Dufranne : "Crois-le !" et "Lyao-Ly" de Patrice Guirao, éd. Points, 2020

Polar, humour et dépaysement

Patrice Guirao est l’auteur des paroles de très nombreux chanteurs comme Johnny Hallyday, Pascal Obispo, Art Mengo, Mireille Mathieu, Florent Pagny… Il pratique aussi son art pour des comédies musicales comme Les Dix commandements, Le Roi Soleil, Bernadette de Lourdes… Patrice Guirao aime écrire. Il aime aussi parler de la Polynésie qu’il connait si bien. En plus, il a énormément d’humour. Le résultat ? La série de polars Al Dorsey, le détective de Tahiti. Les aventures d’un limier privé entouré de personnages attachants. Dépaysant, drôle, assez détendu du slip… Une série que réédite les éditions Points. Des aventures qui, en filigrane, traduisent aussi une certaine réalité d’îles réputées paradisiaques.

Le choix de Gorian Delpâture : "Rassemblez-vous en mon nom", de Maya ANGELOU, éd. Noir sur blanc, 2020

La vie formidable d’une femme devenue libre dans sa tête, son corps et sa couleur de peau

Marguerite Johnson est née aux Etats-Unis en 1928. Elle est noire. Elle sera violée par son beau-père. À 17 ans, elle accouchera d’un petit Clyde, devenu l’écrivain Guy Johnson. C’est grâce à une femme d’affaire noire, Mrs Bertha Flowers, que Maya sortira de graves problèmes, mais aussi avec l’aide de la littérature et du jazz. Pour offrir une meilleure vie à son fils, Maya a parcouru les Etats-Unis… Elle sera cuisinière, danseuse, chanteuse, mais aussi maquerelle, chauffeur et même militaire. Elle travaillera avec Malcom X et Martin Luther King… Maya, une activiste défendant les droits civiques des noirs dans une Amérique où le racisme est une institution. Elle sera aussi auteure, poétesse et actrice. "Rassemblez-vous en mon nom" est le deuxième tome de son autobiographie ou elle raconte sa vie à partir de 17 ans. Un témoignage plein d’optimisme.

La proposition de Laurent Mathieu : "Le portrait de Dorian Gray", d'Oscar Wilde, éd. Poche, 1972

Peut-on vivre sans assumer les conséquences de ses actes ?

Le portrait de Dorian Gray, c’est ce conte philosophique dans lequel un jeune homme, extraordinairement beau et vierge de tout vice va, dans le Londres de la reine Victoria, s’enfoncer dans la débauche la plus profonde. Et pourtant, le physique de Dorian ne se ressentira pas de cette vie abjecte, parce qu’un jour, devant son portrait peint par Basil Hallward, il avait fait un vœu : "Si c’était moi qui toujours devais rester jeune, et si cette peinture pouvait vieillir !... Pour cela, pour cela je donnerais tout !... Il n’est rien dans le monde que je ne donnerais... Mon âme, même !" Ainsi, tous les stigmates de la noirceur d’âme de Dorian vont s’accumuler sur son portrait qui, inexorablement, va vieillir, s’enlaidir… Considéré comme immoral lors de sa sortie en 1890, ce roman est tout à la fois réaliste et fantastique, peut-être un portrait d’Oscar Wilde lui-même ? À lire ou à relire parce que c’est tout simplement un chef-d’œuvre de la littérature.

Le coup de cœur de Julie Fraiture, Librairie Livre aux trésors à Liège : "Trencadis", de Caroline Deyns, éd. Quidam, 2020

À la découverte d’une femme et d’une artiste puissante !

Avec Trencadis, Caroline Deyns livre une biographie de Niki de Saint Phalle, cette artiste hors du commun dont le langage pictural était aussi architectural. Niki a broyé le figé pour enfanter le mouvement, elle a concassé l’unique pour épanouir le composite, une conception de l’art qui lui a permis de reconstruire la femme qu’elle fut et de sublimer les souffrances de son enfance. "Trencadis", une biographie qui, par son écriture, est loin du classicisme. À travers les témoignages et les citations, c’est un véritable hommage à une artiste qui haïssait la ligne droite et qui vivait la courbe. Même les spécialistes de Niki de Saint Phalle découvriront mille et un détails de la vie de celle qui, au milieu des années 50, vécut une véritable révélation en découvrant les réalisations de Gaudi au parc Güell, à Barcelone.

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