"The hill we climb", le coup de cœur de Gorian Delpâture !

Attention, je vous préviens, ça risque d’être une chronique polémique. Le sujet est très sensible. Je vais donc être très prudent.

Amanda Gorman, vous l’avez tous vue à la télé il y a quelques mois. C’est la jeune femme afro-américaine qui a récité un poème lors de l’investiture du président américain Joe Biden. C’était le 20 janvier 2021, devant le Capitole. Vous vous rappelez peut-être de cette image. La toute mince Amanda, dans son long manteau jaune, un tissu rouge dans les cheveux, qui a récité son poème pendant un peu plus de 5 minutes en le scandant de ses mains et surtout en le prononçant d’une voix forte, chantante et passionnée. On a tous été scotchés par sa performance.

Amanda Gorman, jeune femme de 23 ans. Elle est née à Los Angeles en 1998. Mère célibataire, deux frères et sœurs. Troubles de la parole, problèmes auditifs. Elle se fait remarquer très tôt par ses talents de poétesse. Elle devient jeune poète lauréat de la ville de Los Angeles en 2014. Poète lauréat jeunesse des Etats-Unis en 2017. En 2020, elle est diplômée en sociologie de Harvard. Et c’est donc elle que l’équipe de Biden choisit pour lire un de ses propres poèmes lors de l’investiture du nouveau président. Il faut dire qu’elle a déjà une petite réputation. En 2015, elle a publié un recueil de poèmes "The one for whom food is not enough", des textes où elle parle beaucoup de féminisme, de marginalisation, de racisme et de la diaspora africaine.

Et donc, le 20 janvier 2021, elle devient mondialement connue grâce à la télévision. Ce jour-là, elle récite son poème "The hill we climb", un poème qu’elle a un peu réécrit après l’attaque du Capitole quelques jours plus tôt. Un poème assez court. Une centaine de vers. J’en ai compté 101 mais tout dépend où on coupe le vers évidemment. Un poème d’espoir pour le futur et un texte sur le fait de mettre les différences de côté.

Je la cite : "We close the divide, because we know to put our future first, we must first put our differences aside". Ce que je traduis personnellement par "Nous comblons le fossé, parce que nous savons que pour mettre notre futur en avant, nous devons d’abord mettre nos différences de côté".

Eh bien, de manière assez surprenante, c’est exactement l’inverse qui se passe avec les traductions de ce texte. Attention, polémique.

Tout commence aux Pays-Bas. Le poème d’Amanda est censé être publié chez l’éditeur Meulenhoff. Et cet éditeur a choisi comme traductrice l’excellente jeune poétesse et romancière Marieke Lucas Rijneveld. Je dis "excellente" parce que j’ai lu et j’ai présenté dans Entrez Sans Frapper son formidable premier roman "Qui sème le vent". C’est à ce moment qu’une blogueuse hollandaise, Janice Deul, s’enflamme et critique ce choix sur les réseaux sociaux et dans des éditos. Marieke Lucas Rijneveld ne peut pas traduire Amanda Gorman parce qu’elle est… blanche. Et pas noire.

C’est sûr, Gorman est noire. Rijneveld est blanche. Mais Gorman a validé le choix de Rijneveld. Pourtant, suite à la polémique, Rijneveld a démissionné. A la suite de cette décision, d’autres pays prennent peur aussi. En Espagne, c’est un homme blanc qui avait été choisi. Il a été démis de ses fonctions. En Suède, c’est un chanteur noir qui a été choisi. Mais pas une femme. Mais il a quand même pu travailler. En Allemagne, trois femmes ont été choisies, dont une noire, trois militantes féministes mais pas traductrices ni poétesses. Et apparemment, le texte n’est pas à la hauteur. En Italie, on ne s’occupe pas de la polémique et c’est une jeune traductrice blanche qui s’en charge. En Finlande, on cherche encore avec beaucoup de prudence. C’est un processus inhabituel, selon des sources finlandaises. En Hongrie, ce sont des jeunes Roms qui vont traduire le texte.

Et en France. Eh bien, c’est donc Fayard qui publie le texte. Et l’éditeur français a choisi une jeune femme noire qui n’a jamais rien traduit avant. C’est la chanteuse Lous and the Yakuza.

Alors, faut-il être une jeune femme noire pour traduire une jeune femme noire ? Outre le fait que la communauté noire ne soit pas assez représentée dans le milieu littéraire, comme dans beaucoup d’autres milieux d’ailleurs, faut-il être un homme blanc américain de plus de 70 ans pour traduire Stephen King ? Fait-il être une vieille dame blanche anglaise pour traduire Agatha Christie ? Faut-il être allemand et moustachu pour traduire Friedrich Nietzsche ? Faut-il être une femme blanche hétérosexuelle pour traduire Harry Potter ? Ou faut-il être homosexuel pour traduire Armistead Maupin ? Je ne pense pas.

 

Par contre, il faut être proche du texte original. Et si possible comprendre de quoi l’auteur parle. C’est le minimum, on est d’accord.

Or donc, j’ai lu la traduction française du poème d’Amanda Gorman. Et j’ai lu la version originale. Oui, attention, précision. Ce livre ne comprend que le poème récité par Amanda Gorman lors de l’investiture de janvier. 60 pages. D’abord la traduction en français puis le texte anglais. J’ai lu les deux évidemment. Premier constat, comme souvent, le texte de Gorman fonctionne mieux prononcé à voix haute que lu dans sa tête. Il est plus fort sur les vidéos de l’investiture que sur papier.

Deuxième constat, je ne suis pas fan de la traduction française. En tout cas, pas de tout. Là, on touche de toute manière à l’éternel problème des traductions en français. Le traducteur doit-il juste traduire ou doit-il adapter, transformer ? Moi, je fais plutôt partie des puristes. On traduit les mots utilisés par l’auteure.

Exemple. Gorman écrit, ce sont ses premiers vers : "When day comes, we ask ourselves : where can we find light in this never-ending shade ?". Je traduirai moi par "Quand le jour vient, nous nous demandons : où pouvons-nous trouver la lumière dans cette ombre infinie ?".

Lous and the Yakusa change l’ordre des mots, supprime un sujet et ajoute un verbe : "Quand vient le jour, nous nous demandons : où trouver la lumière dans cette ombre qui sans fin s’étire ?". Alors, bien sûr, elle le fait pour "respecter" la place d’un vers sur la page et pour tenter de reproduire une rime en français là où il y en a une en anglais. Mais moi, je n’aime pas.

Bref, depuis les traductions d’Edgar Allan Poe par Baudelaire, les traductions françaises sont généralement assez peu fidèles au texte original. C’est une mauvaise habitude qui durera longtemps. Et la polémique sur qui a le droit ou non de traduire le poème de Gorman est bien malheureuse pour un texte qui prône exactement le contraire.

 

Pour citer encore Amanda : "Our people, diverse and dutiful / We’ll emerge, battered but beautiful".

"Notre peuple, varié et respectueux / Nous émergerons, cabossés mais magnifiques"Traduction personnelle. Et pas fin de la polémique, j’imagine. Puisque je n’ai pas respecté la rime.

En attendant la traduction des recueils de poèmes d’Amanda Gorman, vous pouvez donc déjà lire le poème "The Hill we climb" en VO et dans la VF de Lous and the Yakuza chez Fayard.

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