"Ohio", le coup de cœur de Gorian Delpâture

Vous ne connaissez probablement pas l’Américain Stephen Markley, et c’est bien normal. "Ohio" est son premier roman publié à l’été 2018 aux USA et qui a été traduit en français à la fin de l’année 2020 chez Albin Michel. Grand Prix de Littérature américaine de 2020, un prix français remis au meilleur roman américain traduit en 2020.

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L’état de l’Ohio © Tous droits réservés

Un roman qui se déroule donc dans cet état américain de l’Ohio. Un état du Midwest des Etats-Unis, l’Etat du Pavier, c’est un arbre très répandu là-bas. Un état qui touche le Canada. Un état dans lequel on va plonger tout au long d’un peu plus de 500 pages. Un long voyage au cœur des ténèbres d’une petite ville de l’Ohio : New Canaan, 15.000 habitants. Une petite ville comme il y en a tant aux Etats-Unis aujourd’hui. Une petite ville qui a subi le coup de la désindustrialisation. Il y a eu de grosses entreprises qui ont fermé aujourd’hui et qui sont entourées de barrières en fil de fer barbelé pour éviter que les jeunes du coin n’aillent y faire des bêtises.

Comme les usines ont fermé, on va chercher du boulot dans les centres commerciaux et les grandes surfaces qui se sont installées au milieu de gigantesques parkings. Après le boulot, quand on en a, on va boire dans des " diners ", comme le Vicky’s, ou des camionneurs au dos gras sont assis au bar en laissant voir la raie de leur postérieur et ou les serveuses défraîchies sont les anciennes pom-pom girls du lycée qui n’ont pas pu quitter leur petite ville. C’est ça New Canaan, Ohio, au début du XXIème siècle.

C’est aussi une ville dont plusieurs jeunes sont devenus des soldats et sont morts sur le front en Irak ou en Afghanistan. Le roman débute justement le 13 octobre 2007 par une cérémonie funéraire qui traverse la ville. Elle est dédiée au caporal Rick Brinklan, mort en Irak. Rick, c’est une des anciennes vedettes de l’équipe de football américain de New Canaan. Toute la ville s’est réunie pour voir passer son cercueil acheté chez Walmart.

Toute la ville, non ? Plusieurs ne sont pas revenus. Pourquoi ? Parce que cette petite ville de l’Ohio cache des secrets. Les secrets des ados qui se sont tous fréquentés au lycée, autour des terrains de foot et lors de fêtes très arrosées dans les caves de parents absents. Des secrets terribles et violents.

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© Tous droits réservés

On se retrouve ensuite une nuit d’été de juillet 2013. Les criquets de l’Ohio rugissent dans la nuit et une tempête venue des grands lacs voisins menace. Quatre personnages décident de revenir à New Canaan. Ils ont plus ou moins la trentaine maintenant mais ils y ont tous passé leur adolescence au début des années 2000.

Il y a Bill Ashcraft, 28 ans. Lui aussi, c’était une vedette de l’équipe de foot locale mais ça s’est mal passé pour lui au lycée après les attentats du 11 septembre. Bill, il a beaucoup critiqué George W. Bush et l’impérialisme américain à l’époque. Mal vu dans cette petite ville de l’Ohio. CE soir de juillet 2013, il revient à New Canaan pour livrer un paquet mystérieux. Il a reçu 2000 dollars pour le faire et il n’a pas la moindre idée de ce qu’il transporte.

Ensuite, on suit Stacey Moore, une doctorante en littérature lesbienne, elle aussi ancienne étudiante du lycée de New Canaan. Elle revient dans sa ville d’enfance pour essayer de retrouver sa petite copine de l’époque qui a quitté le pays plusieurs années plus tôt.

Troisième personnage qui revient cette nuit de 2013 à New Canaan : Dan Eaton. Lui, il est parti faire la guerre au Moyen-Orient. Trois missions en Irak et en Afghanistan. Il a perdu l’œil droit lors d’une explosion. Il revient voir sa vieille prof d’histoire du lycée qui l’a tellement marqué quand il était ado.

Quatrième et dernier personnage à faire son retour : Tina Ross. Elle est devenue caissière chez Walmart dans une autre ville et elle revient à New Canaan pour revoir son amour d’enfance, une ancienne vedette de foot devenu pilier de comptoir.

On va suivre chacun de ces retours successivement dans le roman. Ces récits seront à chaque fois parsemés de nombreux " flash-back " qui nous raconteront l’histoire de ces ados dans une petite ville ruinée de l’Amérique au début des années 2000.

Stephen Markley nous montre la face sombre du rêve américain, le cauchemar social de l’Amérique d’aujourd’hui. Où l’alcool, la meth, la violence et le sexe sont les seules perspectives. Pour les adultes, comme pour les plus jeunes. Car les épaves humaines qu’on va découvrir dans ce roman étaient des adolescents il n’y a pas si longtemps que ça. Des adolescents typiques de ces villes américaines dont les centres d’intérêt tournent autour des petits copains, des petites copines et du terrain de football.

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© Bernhard Lang

C’est la découverte du sexe, de la politique, des rêves de futur qui se transforment souvent en cauchemar du présent. C’est une galerie de portraits saisissants des gens qui composent l’Amérique d’aujourd’hui. Ces gens perdus qui composent pour l’essentiel l’électorat désabusé de Donald Trump. C’est un grand livre social sur les jeunes de l’Amérique d’aujourd’hui. Mais c’est un livre cruel aussi, sombre et dur. Sans avoir l’air d’y toucher avec sa peinture sociale, Stephen Markley nous entraîne dans une intrigue qui est en fait un authentique polar, un roman noir d’une violence atroce.

Il faut le savoir avant de vous plonger dans ces 500 pages denses, aux nombreux personnages, aux flash-backs parfois un peu complexes, vous n’allez pas beaucoup rire. Vous allez peut-être même déglutir et avoir la larme à l’œil. Ça m’est arrivé quelques fois et je vous assure que je ne suis pas un grand sensible.

Mais c’est un grand roman. Dur, terrible mais formidable. On compare déjà Stephen Markley à Jonathan Frantzen et ce n’est pas usurpé. "Ohio" de Stephen Markley, c’est traduit par Charles Recoursé aux Editions Albin Michel. Et je vous le rappelle, il vient de recevoir le Grand Prix de la Littérature Américaine 2020, en France. Et c’est mérité.

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