Littérature & Dadaïsme, une question de genre

Commençons par une petite définition de ce mouvement né en 1916 avec le Cabaret Voltaire, à Zurich. Dada est un mouvement intellectuel international, artistique et littéraire, rejetant la guerre. Il est antibourgeois, antinationaliste et provocateur. Les dadaïstes refusent toute contrainte idéologique, morale ou artistique, y compris en littérature.

Dada aime provoquer et décontenancer, être iconoclaste, rejeter les vieilleries du passé, prôner la confusion, le doute, la démoralisation, l’hétéroclisme, l’extravagance et trouver des vertus dans la bonté, la spontanéité, l’humour et la joie de vivre.

Dada n’était pas seulement l’absurde, pas seulement une blague, Dada était l’expression d’une très forte douleur des adolescents, née pendant la guerre de 1914. Ce que nous voulions, c’était faire table rase des valeurs en cours, mais, au profit, justement des valeurs humaines les plus hautes.
Tristan Tzara (1963)

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Cabaret Voltaire © Tous droits réservés

Mr. ANTIPYRINE
les plus étroits parallélépipèdes circulent parmi les microbes
les autos et les canards nagent dans l’huile
je veux vous rendre justice
Erdera Vendrell

Parmi les principaux fondateurs du mouvement, on retrouve le Roumain Samuel Rosenstock, plus connu sous le pseudonyme de Tristan Tzara, il en sera le plus ardent propagandiste. Il dira que Dada n’est "ni un dogme, ni une école, mais plutôt une constellation d’individus et de facettes libres". En 1916, il écrit les premiers textes dadaïstes comme La première aventure céleste de Monsieur Antipyrine, illustré par Marcel Janco. Un ouvrage court, plus simple à appréhender lorsque l’on sait ce que souhaitent les adeptes du mouvement.

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La première aventure céleste de Monsieur Antipyrine © Tristan Tzara & Marcel Janco

Le premier numéro de la revue Dada sort la même année et paraîtra trois ans durant. Dans une mise en page extravagante, totalement révolutionnaire, elle s’ouvrira aux textes et aux illustrations de l’avant-garde européenne dont les noms les plus connus sont Apollinaire, Aragon, Ball, Breton, Cendrars, Chirico, Cocteau, Delaunay, Dermée, Duchamp (l’auteur de la "Fontaine"…), Éluard, Ernst, Hausmann, Janco, Kandinsky, Marinetti, Modigliani, Pansaers, Picabia, Picasso, Radiguet, Reverdy, Satie, Soupault… et tant d’autres encore !

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La Fontaine © Marcel Duchamp
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Tzara fait naturellement partie des artistes-auteurs de la revue et y proposera, entre autres textes, celui-ci : "Pour faire un poème dadaïste. Prenez un journal. Prenez les ciseaux. Choisissez dans le journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l’article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre. Copiez consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac. Le poème vous ressemblera. Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire".

C’est évident, la poésie dadaïste ne peut être due qu’au hasard. Certains iront jusqu’à inverser des vers dans un but de renouvellement et chaque poète apportera une nouveauté, reprise ou pas dans d’autres œuvres, par lui ou ses confrères.

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Clément Pansaers © Tous droits réservés

L’un des plus illustres représentants du dadaïsme belge se nomme Clément Pansaers. D’origine flamande, ce peintre, graveur, sculpteur et surtout poète s’exprimera principalement en français. En 1920, à la suite d’une rencontre à Paris avec Picabia, Pansaers souhaite mettre sur pied une manifestation (une activité) et une maison d’édition Dada à Bruxelles. Hélas, rien n’aboutira.

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Déçu, il rejoint la capitale française où il se rallie au groupe Dada, juste après la parution de son Bar Nicanor, avec un portrait de Crotte de Bique et de Couillandouille par eux-mêmes, d’une écriture totalement maîtrisée, apparentée à l’écriture automatique. L’ouvrage, imprimé sur papier rose, est d’une mise en forme très particulière. Il expérimente diverses typographies, un tout qui fait de ce court ouvrage l’une des plus particulières éditions dadaïstes.

Nous sommes les 20
d’keurs
pédérastes vibrant les ailes du
biplan
con 20 culs
et saisissant la logique d’un
moka à 500 grammes de caféine
donnant une nuit à 4 pipis
et articles de décadence.
- Clément Pansaers

Pansaers est clairement avant-gardiste, influencé par Tzara. Son inventivité en matière littéraire a clairement contribué à irriguer Dada.

L’existence du mouvement sera brève. Le dadaïsme disparaît progressivement à partir de 1920. En effet, ses plus ardents défenseurs estiment que "Dada tourne en rond". On évoque 1921 comme date de dislocation, année du procès fictif intenté et organisé par Dada contre Maurice Barrès pour "attentat à la sûreté de l’esprit". Les instigateurs, Tzara en tête, crieront leur haine de la justice, y compris celle qu’ils avaient organisée ! C’est cette année-là que la revue belge "Ça ira !" annonce la mort de Dada… avant d’elle-même disparaître deux ans plus tard.

 

Nombre de dadaïstes se dirigeront vers le Surréalisme dont le Manifeste sera signé par André Breton en 1924. Quelques années plus tard, Tzara rejoindra les Surréalistes. Quant à Clément Pansaers, il n’aura pas le temps d’adhérer à ce nouveau mouvement, il décédera en 1922.

Révolutionnaire, Dada a marqué son époque, apportant folie et impertinence à un paysage artistique trop traditionnel à son goût.

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