Le Guépard, avant le film, un livre !

À Palerme, la salle de bal du palazzo Valguarnera-Gangi tient le rôle de celle de la famille Ponteleone. Burt Lancaster, alias Dom Fabrizio Corbera, prince Salina, valse avec Claudia Cardinale, alias Angelica Sedara, fille du maire de Donnafugata où l’aristocrate sicilien possède sa résidence d’été. Parmi les invités, Tancrède Falconeri, neveu de Salina, c’est Alain Delon qui l’incarne… Cette séquence est probablement celle qui revient à l’esprit lorsqu’on évoque Le Guépard, le film de Luchino Visconti sorti en 1963, Palme d’Or à Cannes.

 

Le Guépard, fascinante fresque cinématographique qui, à l’origine, est un livre : Il Gattopardo. C’est l’unique roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, paru en édition posthume. Né à Palerme, en 1896, cet aristocrate érudit et passionné de littérature était duc de Palma, baron de Montechiario et de la Torretta et Grand d’Espagne. C’est au retour d’un voyage à San Pellegrino Terme, en Lombardie, qu’il entamera l’écriture du Guépard, nous sommes fin 1954, le manuscrit sera achevé deux ans plus tard. Proposé à plusieurs éditeurs italiens, il sera refusé. L’année suivante, on lui diagnostique un cancer du poumon. Il décédera le 23 juillet 1957.

C’est grâce à Giorgio Gargia, un patient de la baronne Alexandra Wolff Stomersee, psychanalyste et veuve de Tomasi di Lampedusa, que le manuscrit arrive sur le bureau de Giorgio Bassani, directeur de la série de fiction "I Contemporanei" de la maison d’édition de Giangiacomo Feltrinelli, à Milan. C’est de là que sortira enfin Il Gattopardo, en 1958. En à peine huit mois, l’ouvrage sera édité à 250.000 exemplaires, devenant l’un des succès de la littérature italienne et mondiale. Il remportera le prix Strega, l’un des plus importants prix littéraires italiens, équivalent du Goncourt français.

Si Le Guépard est son seul roman, Giuseppe Tomasi di Lampedusa est aussi l’auteur de plusieurs essais autour de la littérature française et anglaise et d’un recueil de quatre nouvelles, intitulé Le Professeur et la Sirène ; l’une d’elles, La Matinée d’un métayer, est considérée comme le premier chapitre de ce qui aurait été la suite du Guépard.

L’action principale de l’ouvrage se déroule en Sicile, de 1860 à 1862. C’est la fin du Risorgimento, entre l’Expédition des Mille de Garibaldi, en passant par la proclamation et le Royaume d’Italie, le 17 mars 1861 et novembre 1862 où se déroule le fameux bal chez les Ponteleone, à Palerme. Un avant-dernier chapitre est consacré à la mort du prince, en 1883 tandis que le dernier se déroule en mai 1910, avec un retour au palais Salina où toutes les filles du prince vivent, célibataires ; l’une d’elles, Concetta, autrefois amoureuse de Tancredi, jette par une fenêtre, le chien empaillé, poussiéreux et piqué de vers qui fut celui de son père. C’en est fini de la lignée des princes Salina.

Evidemment, dans Le Guépard, il y a une histoire d’amour […]. Mais il y a aussi l’histoire de la Sicile et celle d’un passage, celui du monde ancien au monde nouveau.

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Tancredi et Angelica © Tous droits réservés

Evidemment, dans Le Guépard, il y a une histoire d’amour, entre Tancredi et Angelica, admise par le prince Salina. Mais il y a aussi l’histoire de la Sicile et celle d’un passage, celui du monde ancien au monde nouveau. Avec l’unification italienne et la disparition des petits royaumes, c’est la montée d’une nouvelle classe, celle de la bourgeoisie, face à la noblesse encore féodale, sous certains aspects, qui progressivement verra son pouvoir décliner. D’un Ancien régime rétrograde, la Sicile et toute l’Italie nouvelle vont passer vers des idées libérales modernes. Mais les nouveaux fonctionnaires souhaitent simplement remplacer les aristocrates, s’accorder leurs pouvoirs et leurs privilèges, sans pour autant modifier quoi que ce soit pour la population

Tomasi di Lampedusa connaissait bien ce qu’il décrira dans Le Guépard, descendant lui-même de l’une de ces familles aristocratiques. De son arrière-grand-père, Giulio Fabrizio, il fait le prince Salina ; les armes de son aïeul représentent un Leptailurus serval, félin apparenté au guépard : " Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes ", dit Salina dans la dernière édition du Guépard (Point, 2020). Quant à Tancredi, il est la transposition fictionnelle du fils adoptif de Tomasi di Lampedusa, Gioacchino Lanza, qui apparaît, sous son propre nom, au début de la scène du bal.

Suite à la parution du roman, l’adjectif "gattopardesco", intraduisible en français, est aujourd’hui synonyme d’une attitude conservatrice apte à préserver ses privilèges…

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Leptailurus serval en Afrique du Sud © Bernard Dupont
Famille du prince Salina © Tous droits réservés

Dans un premier temps et dans l’esprit de l’auteur, Le Guépard avait une signification positive. Mais suite à la parution du roman, l’adjectif "gattopardesco", intraduisible en français, est aujourd’hui synonyme d’une attitude conservatrice apte à préserver ses privilèges, en empêchant toute forme de renouvellement aussi bien en politique que dans la société civile. C’est exactement ce que dit Tancredi : "Si nous voulons que tout reste tel quel, tout doit changer", démontrant que l’ouvrage explique que pour nombre de membres de la haute société italienne de la seconde moitié du XIXe siècle, il était nécessaire de se prévoir un destin de résignation et une fierté illusoire.

Le Guépard a été écrit en prévision du centenaire de l’unification italienne. L’auteur souhaitait montrer que, bien loin de l’historiographie officielle italienne concernant cette époque, c’était plutôt l’opportunisme qui avait régné, quel que soit le côté où l’on se situe ! Aujourd’hui, vendu par Gioacchino Lanza Tomasi, fils adoptif de Giuseppe, le manuscrit orignal du Guépard est conservé au " Museo del Gattopardo ", à Santa Margherita di Belice. Il paraît qu’à la lecture de ce roman, on comprend mieux ce qu’est l’Italie d’aujourd’hui…

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