"L’écume des jours" : Avant le film, un livre !

Que de poésie dans ce titre ! C’est celui d’une comédie dramatique sortie en 1968, réalisée par Charles Belmont, avec pour interprètes vedettes, Jacques Perrin, dans le rôle de Colin, Annie Buron, pour son unique film, dans celui de Chloé, Marie-France-Pisier jouant Alise et Sami Frey, Chick… Mais L’Écume des jours, c’est aussi une nouvelle version sortie en 2013 avec Romain Duris, Audrey Tautou, Aïssa Maïga et Gad Elmaleh…

 

Deux films qui sont des adaptations cinématographiques du chef-d’œuvre de Boris Vian (1920-1959), écrit en 1946, dédié à sa première épouse Michelle Léglise qui lui a inspiré le personnage féminin principal. Le roman est édité l’année suivante dans la Collection Blanche par Gaston Gallimard. L’écriture de L’Écume des jours se fit dans le plus grand secret, Vian espérant obtenir le prix de La Pléiade 1946, décerné sur base du manuscrit, sans succès. L’œuvre est finalement entrée dans la collection de La Pléiade en 2010.

Boris Vian, l’homme inventeur de mots mais aussi de systèmes, l’homme réputé pessimiste mais qui adorait l’absurde, les fêtes et le jeu. Vian, l’ingénieur diplômé de l’Ecole centrale de Paris, qui fut écrivain, poète, parolier – rappelons-nous Le Déserteur, devenu un hymne à la Paix, ou encore La Complainte du progrès -, chanteur, musicien… Il fut aussi parfois acteur et peintre.

Le génie français publiera plusieurs romans sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, tel J’irai cracher sur vos tombes (1946). Il utilisera tant d’autres noms : Bison Duravi, S. Culape, Aimé Damour, Zéphirin Hanvélo, Eugène Minoux et même Anna Tof, entre autres ! Des pseudonymes qui témoignent toute la fantaisie de ce remarquable auteur – en tous genres – trop tôt disparu.

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Jean-Paul Sartre, Boris Vian, Michelle Léglise-Vian et Simone de Beauvoir en pleine conversation © Tous droits réservés

L’Écume des jours, une fable qui semble évoquer la propre vie de Vian, atteint d’une maladie pulmonaire, tout comme l’est Chloé. Bien que soutenu par Raymond Queneau et Jean-Paul Sartre, le roman est passé totalement inaperçu à l’époque de sa sortie devenant incontournable après sa réédition en 1963 et le film de 1968.

L’Écume des jours, un roman de science-fiction ? Pour certains analystes, la réponse est positive. Les héros – le riche puis ruiné Colin, Chloé, atteinte d’une étrange maladie, un nénuphar se développant dans ses poumons, Chick, le grand copain de Colin, admirateur et même obsédé par les œuvres de Jean-Sol Partre et Alise, l’épouse de Chick qui commettra l’irréparable pour l’aider – évoluent dans un univers futuriste et dystopique, la technologie y est très avancée… Les riches ne travaillent pas, les pauvres, oui ! C’est à eux que revient d’accomplir les tâches ingrates.

[…] le roman est passé totalement inaperçu à l’époque de sa sortie devenant incontournable après sa réédition en 1963 et le film de 1968.

L’univers de ce conte est poétique tout autant que déroutant… Et puis, il y a l’appartement de Colin qui va se mettre à rapetisser, à s’assombrir malgré les efforts d’une petite souris pour le garder lumineux ! Quant à Nicolas, le cuisinier de Colin, il va vieillir prématurément… Lorsque Collin, devenu pauvre pour sauver Chloé devra trouver du travail, ce sera celui de faire pousser des canons de fusils… Hélas, les canons de fusils de Colin verront fleurir une rose blanche en acier, entraînant le renvoi du jeune homme… Il deviendra annonceur de mauvaises nouvelles, Chloé mourra, l’appartement de Colin s’effondrera, obligeant la petite souris à fuir. En se rendant au cimetière et en voyant Colin désespéré, pensant qu’il va se suicider, l’animal décide lui aussi de mourir en demandant l’aide d’un chat. C’est ainsi que s’achève le roman, lorsque la souris introduit sa tête dans la gueule du chat.

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Tout vous semble ainsi raconté dans le paragraphe précédent, mais une (re) lecture de L’Écume des jours est inéluctable, afin de jouir de toute la beauté de l’écriture de Boris Vian qui y développe divers thèmes. L’amour d’abord, sous toutes ses formes : fou, impossible mais aussi physique. Le travail, dénonçant à travers les pages les conditions de travail inhumaines. Vian évoque aussi la religion, en fait, il la critique, du moins l’Eglise, à travers ce qu’il estime être un organisme cupide ; l’auteur parle aussi de " miracle ", le Christ s’adressant directement à Colin !

[…] une (re) lecture de L’Écume des jours est inéluctable, afin de jouir de toute la beauté de l’écriture de Boris Vian…

L’Écume des jours, œuvre de science-fiction, certes, œuvre fantastique aussi car, un exemple parmi d’autres, la notion de temps y est particulière : on passe du printemps à l’automne, sans avoir d’été ! Vian y dénonce la superficialité de la société. Si Chick est le meilleur ami de Colin, il lui demande régulièrement de l’argent pour acheter des ouvrages de Jean-Sol Partre dont il est un inconditionnel de la pensée philosophique, alors qu’il n’en comprend pas un traître mot ! Et justement, à travers Jean-Sol Partre – qui n’est évidemment nul autre que Jean-Paul Sartre – l’auteur dénonce le culte de la personne.

Le titre du livre est étrange… c’est normal, c’est du Vian ! Mais la fameuse écume illustre la mousse, l’humidité. Boris Vian fait de nombreuses références au marécage, l’appartement de Colin au-delà de son rétrécissement progressif, semble se transformer en marécage… C’est toute l’ambiance des bayous de la Louisiane qu’évoque Vian à travers le marécage. La Louisiane, c’est aussi un type de musique présent tout au long du livre. Nombreuses y sont les évocations de musiciens et de musiques de jazz. Ainsi, le prénom de l’épouse de Colin, Chloé, est le titre d’un arrangement de Duke Ellington ; quant aux z de jazz, ils se retrouvent dans beaucoup de mots inventés, comme " doublezons ou " zonzonner ".

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Boris Vian et Henri Salvador © Tous droits réservés
Duke Ellington et Boris Vian © Tous droits réservés

Grand maître de l’absurde, Boris Vian signale dans l’avant-propos de L’Écume des jours que : "… l’histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. Sa réalisation matérielle proprement dite consiste essentiellement en une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence irrégulièrement ondulé et présentant de la distorsion. On le voit, c’est un procédé avouable, s’il en fut. La Nouvelle-Orléans. 10 mars 1946 ". L’ouvrage a été écrit en France, bien évidemment, mais l’auteur apporte un nouveau trait d’absurde – ou serait-ce de l’humour - en achevant son roman par "Davenport, 10 mars 1946" Après tout, il n’y a que 1046 kilomètres entre cette ville de Floride et La Nouvelle Orléans, en Louisiane… ou alors, Boris Vian, parmi tous ses dons, avait celui d’ubiquité !

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