Jules Destrée, écrivain et politicien

L’art exige une absolue liberté. Toute contrainte le stérilise ! L’État n’a que des devoirs vis-à-vis de l’art ; il n’a pas de droits.

Jules Destrée, dans Art et Socialisme, 1896

Bourgeois humaniste, Jules Destrée fut tout à la fois juriste, écrivain, historien de l’art, avocat et homme politique. Il a marqué les esprits par sa fameuse Lettre au Roi, publiée en 1912 et traitant de la séparation de la Wallonie et de la Flandre.

Né à Marcinelle le 29 août 1863, au sein d’une famille bourgeoise, intellectuelle et sensible aux arts, Jules sera brillant en tout, sortant Docteur en Droit de l’ULB à l’âge de 20 ans ! Dès 1882, encore étudiant, il entame sa collaboration au périodique La Jeune Belgique, y signant des articles variés : critiques littéraires et artistiques, œuvres personnelles, parfois même des impressions du barreau auquel il est inscrit à partir de 1886, à Charleroi.

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Jules Destrée, avocat (mai 1889) © Tous droits réservés

En dehors de sa profession d’avocat, Jules Destrée fréquente les cercles artistiques et littéraires, y rencontrant le graveur Auguste Danse dont il épousera, en 1889, la fille, Marie-Charlotte, nièce de Constantin Meunier. Destrée se fera aussi historien de l’art, auteur d’études sur plusieurs artistes étrangers et de chez nous. Parmi ceux-ci, Rogier van der Weyden dont l’écrivain et poète Marc Quaghebeur écrira en 1982 "À l’identité wallonne, Jules Destrée consacra ses meilleurs essais, s’efforçant de résoudre l’énigme du Maitre de Flémalle, restituant à Rogier de le Pasture ses origines tournaisiennes et son nom."

 

 

Quoique d’éducation libérale, il débute sa carrière politique en entrant au Parti Ouvrier Belge (POB) et est élu à la Chambre des Représentants dès 1894, y siégeant jusqu’à sa mort en 1936. Après la Première Guerre, il occupera le fauteuil de Ministre des Arts et des Sciences pendant trois ans, créant, voici un siècle tout rond, l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique toujours bien active au Palais des Académies à Bruxelles. Jusqu’à la fin, sa carrière de politicien sera conduite par la volonté d’améliorer la situation politique de la Wallonie…

Au cours de l’été 1912, il compte parmi les fondateurs de l’Assemblée wallonne. Ce parlement de Wallonie, informel, se réunira jusqu’en 1940 et avait pour but de proposer une nouvelle organisation institutionnelle de la Belgique qui garantisse aux Wallons de ne plus être continuellement minorisés. Destrée la quittera sept ans plus tard, estimant qu’elle ne portait pas suffisamment attention au monde ouvrier wallon : bien que né et faisant partie d’un milieu aisé, Destrée avait de réelles préoccupations sociales.

 

C’est en 1912 que Jules Destrée signe sa Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre : c’est un authentique manifeste pour le fédéralisme qui paraît le 15 août dans la Revue de Belgique ! Il rédige cette lettre quelques mois après avoir pris conscience d’une forme d’identité, de spécificité wallonne, lors de l’exposition des arts anciens du Hainaut, à l’Exposition de Charleroi de 1911. L’homme n’aura de cesse d’exprimer ses revendications pour une autonomie de la Wallonie, signalant déjà, lors d’une conférence devant le Jeune Barreau de Bruxelles en novembre, que "Nous sommes des vaincus, et des vaincus gouvernés contre notre mentalité."

Esprit éclairé, Jules Destrée l’était à coup sûr ! En épinglant quelques phrases du très long document qu’est La Lettre au Roi, on peut apprécier la fougue littéraire et politique de l’homme : "Sire […] Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n’y a pas de Belges."… Il écrit encore "Une seconde espèce de Belges s’est formée dans le pays, et principalement à Bruxelles. Mais elle est vraiment peu intéressante. Elle semble avoir additionné les défauts de deux races, en perdant leurs qualités. […] Cette population de la capitale, dont quelques échantillons épars existent en province, n’est point un peuple : c’est un agglomérat de métis."

 

Albert Ier prendra connaissance de cette lettre ouverte, pour autant, il n’y répondra jamais mais confiera à son secrétaire, Jules Ingelbleek, ce qu’il en pense : "J’ai lu la lettre de Destrée qui, sans conteste, est un littérateur de grand talent. Tout ce qu’il dit est absolument vrai, mais il est non moins vrai que la séparation administrative serait un mal entraînant plus d’inconvénients et de dangers de tout genre que la situation actuelle." Albert Ier, un souverain… clairvoyant !

Plus tard, Jules Destrée nuancera ce qu’il a écrit. C’était en 1923, dans Wallons et Flamands – La querelle linguistique en Belgique (éd. Plon) : "Est-ce à dire qu’il n’y ait pas de Belges, en Belgique, ainsi que je l’ai exagérément affirmé en 1912, par une outrance nécessaire, dans la Lettre au roi ? […] J’ai voulu montrer qu’une union de moins d’un siècle n’était que peu de chose en présence d’une distinction de plus de quinze siècles, […]. Mais ce peu de choses, au point de vue de l’histoire, n’est pas peu de chose pour nous. Nous sommes les petits-fils des révolutionnaires de 1830 ; trois générations d’une vie magnifiquement ardente ont établi entre Flamands et Wallons des liens assez solides, ont engendré des souvenirs exaltants, ont donné naissance à un patriotisme commun qui n’est pas toujours de convention." La pensée de l’éminent écrivain évolue…

Enfin, le 16 mars 1929, les deux anciens ministres socialistes des Sciences et des Arts que sont Jules Destrée et l’anversois Camille Huysmans, signent le Compromis des Belges, avec quatorze autres députés wallons et douze flamands. Le texte considère que la Belgique est une nécessité nationale et internationale, il condamne le séparatisme, admet l’homogénéité culturelle des deux régions, envisageant une situation spéciale pour l’agglomération bruxelloise selon les désirs de cette dernière. Enfin, le Compromis plaide pour l’emploi exclusif du néerlandais en Flandre et du français en WallonieC’est à peu de chose près, ce à quoi en est arrivée la Belgique d’aujourd’hui.

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