"Friday Black", le coup de cœur de Gorian Delpâture !

"Friday Black" est un recueil de douze nouvelles paru en 2018 aux USA et qui vient d’être traduit en français. On ne parle pas assez des nouvelles en littérature francophone. C’est un genre quasi inexistant sous la plume des grands noms de la littérature française et c’est donc un genre qu’on ne voit pas en librairie et dont on ne parle pas dans les médias. C’est exactement le contraire aux Etats-Unis où l’art du texte court reste un art noble, qui se vend bien et qui est traité par les plus grands.

"Friday Black" est le tout premier livre d’un jeune auteur américain : Nana Kwame Adjei-Brenyah. Il a 28 ans, il a grandi dans la banlieue de New York et il a étudié l’écriture créative à l’Université de Syracuse où il a suivi notamment les cours d’un des maîtres de la nouvelle : George Saunders, l’auteur des recueils "Grandeur et décadence d’un parc d’attractions", "Pastoralia" et "Dix décembre".

Nana Kwame a visiblement été attentif aux cours parce qu’il maîtrise l’exercice de la nouvelle. Et il maîtrise également le genre fantastique voire dystopique. Si vous aimez la série "Black Mirror", vous allez adorer ces 12 nouvelles qui se déroulent dans un univers proche du nôtre, un peu décalé, parfois dans le futur mais toujours assez comparable à ce qu’on vit pour être extrêmement dérangeant.

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Plantons le décor de quelques-uns de ces douze récits pour que vous ayez une idée du talent et de la vision de Nana Kwame.

"Friday Black", le titre du recueil, est aussi le titre d’une nouvelle. C’est le jour du "Black Friday" dans un magasin de vêtements. Ce "vendredi noir" où les clients courent dans les magasins pour être les premiers à profiter des promotions. Ça, c’est la réalité. Eh bien, dans sa nouvelle, Adjei-Brenyah pousse le curseur un peu plus loin et imagine que les clients sont des espèces de zombies baveux au vocabulaire limité qui se ruent sur les sweats et les trainings, qui s’écrasent et se mordent les uns les autres et dont les cadavres sont mis de côté par les employés du magasin. Une journée normale au centre commercial. Effrayant tellement c’est réaliste.

La première nouvelle du livre s’intitule " Les 5 de Finkelstein ". Les 5 de Finkelstein sont cinq enfants noirs tués à la tronçonneuse par un père de famille blanc devant la bibliothèque de Finkelstein. Le père de famille blanc s’est senti menacé par les 5 enfants noirs qui étaient à l’entrée de la bibliothèque. Il est allé chercher sa tronçonneuse dans son coffre et il a "protégé sa famille" en les découpant en morceau. On suit le procès qui a suivi parallèlement au parcours d’un jeune noir qui essaie de trouver un emploi en tentant de limiter son "degré de noirceur" en s’habillant autrement et en maîtrisant son accent afro-américain. Là aussi, on a l’impression d’être face à un documentaire d’actualité aux USA.

Autre récit interpellant, la nouvelle " Zimmerland " qui présente un nouveau type de parc d’attractions. Un parc où on reconstitue des scènes où les joueurs blancs peuvent venir tuer des méchants étrangers. Evidemment, tout ça est pour du faux. Les Noirs et les Arabes à abattre sont des acteurs et les armes sont factices. Mais n’empêche, les joueurs peuvent se faire justice eux-mêmes. Il y a plusieurs scenarii possibles : attaque terroriste musulmane dans un train, un homme noir suspect qui passe dans la rue... Vu le succès, le parc envisage même d’ouvrir une section pour des joueurs enfants avec le scénario d’une attaque à l’école. Dingue.

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Voici quelques thèmes de ce recueil. Il y en a d’autres comme une vision pessimiste du futur où les bébés sont opti-sélectionnés pour être parfaits – pour ceux qui en ont les moyens – et où on distribue de la drogue à l’école : des doses de "Bien". Ou encore une histoire bien gore sur un monde qui se répète sans fin après une terrible explosion. Les gens revivent sans fin la même journée et peuvent tout essayer. Surtout le pire, évidemment.

On ressort de ce recueil de 250 pages totalement éberlué tellement ces histoires totalement dingues semblent justes, en fait. On sait que Nana Kwame exagère. Mais on sait aussi qu’il n’exagère pas tant que ça. Il insiste sur les défauts – le racisme, la violence, la surconsommation – et les exagère un tout petit peu. Et en faisant ça, il transforme notre monde en terre de racisme, de violence et de consommation débridée. Et là, on se rend compte qu’il n’a pas exagéré. Et que tout ce qu’il a écrit est en fait le reflet bizarre de notre réalité.

Il faut suivre le parcours de Nana Kwame Adjei-Brenyah. A la sortie de son livre en 2018, il a tout de suite été placé sur la liste des 5 meilleurs auteurs américains de moins de 35 ans. C’est la National Book Fondation qui le dit. "Friday Black" a été très bien accueilli par la critique de l’autre côté de l’océan. Et les nouvelles voix de la littérature américaine l’ont déjà adoubé, Nana Kwame. Des gens comme Colson Whitehead et Tommy Orange (Ici n’est plus ici) ne tarissent pas d’éloge à son sujet. Et c’est mérité. Nana Kwame est en train d’écrire son premier roman. Il faudra le suivre !

En attendant, lisez ses nouvelles. "Friday Black" traduit par Stéphane Roques, c’est chez Albin Michel !

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