Entre Grand Nord et beauté ensorcelante, la sélection livresque de la semaine !

Pour ce quatorzième chapitre, Sous Couverture accueille Olivier Truc et Bernard Yslaire. Au programme ? Des contes, l'histoire tragique d'un peuple et une "sorcière" qui tente d'échapper au bûcher... Entre autres !

Olivier Truc pour « Les chiens de Pasvik », éd. Métailié, 2021

Enquête à travers des paysages somptueusement glacés

Mafieux russes, petits trafiquants, douaniers suspects, éleveurs sami nostalgiques, politiciens sans scrupules, adolescentes insupportables et chiens perdus se croisent dans cette quatrième enquête de la police des rennes. Elle marque les retrouvailles mouvementées de Klemet et Nina aux confins de la Laponie, là où l’odeur des pâturages perdus donne le vertige… Piera est éleveur de rennes sami dans la vallée de Pasvik, sur les rives de l’océan Arctique. Mystérieuse langue de terre qui s’écoule le long de la rivière frontière, entre Norvège et Russie. Deux mondes s’y sont affrontés dans la guerre, maintenant ils s’observent, s’épient. La frontière ? Une invention d’humains. Des rennes norvégiens passent côté russe. C’est l’incident diplomatique. Police des rennes, gardes-frontières du FSB, le grand jeu. Qui dérape. Alors surgissent les chiens de Pasvik… Dans Les chiens de Pasvik, Olivier Truc raconte le pays sami avec un talent irrésistible. Il sait séduire avec ses personnages complexes et sympathiques.

Bernard Yslaire, pour « Mademoiselle Baudelaire », éd. Dupuis, coll. Aire Libre, 2021

Un portrait de Baudelaire, original, étrange et tellement somptueux

Pour raconter l’histoire du poète maudit que fut Baudelaire, Yslaire replonge dans la matière sulfureuse des Fleurs du mal, avec le regard de sa principale muse, Jeanne Duval, qui en est la narratrice. Une "Vénus noire" que le poète a aimée et maudite, elle qui lui inspira La ChevelureSed non satiata et même La Charogne. Ce nouveau chef-d'œuvre de l'auteur de la série culte Sambre touche au sublime par un dessin qui ranime le parfum de scandale et la sexualité crue d'une poésie en quête d'absolu.

La « Supercherie » d’Anne-Sophie Delcour : Les dames de Marlow enquêtent – Mort compte triple », de Robert Rhorogood, Éditions de La Martinière, 2021

Vous reprendrez bien un nuage de crime avec votre thé ?

En Angleterre, à Marlow, Miss Potts a 77 ans. Cette vieille dame atypique et irrévérencieuse – il lui arrive de se baigner nue dans la Tamise - manie mots croisés et verres à whisky. Une héroïne délicieusement excentrique, un peu Miss Marple, légèrement Agatha Raisin, qui a passé l’âge qu’on lui marche sur les pieds ! Un soir, provenant de la maison de son voisin, un cri suivi d’un coup de feu. Elle en est sûre : un meurtre a été commis. Mais la police ne la croit pas. Pas d’énigme sans solution pour Judith Potts ! La vieille anglaise va se lancer dans l’enquête avec, à ses côtés, Becks, la femme du vicaire, et Suzie, la promeneuse de chien et commère attitrée de Marlow… C’est drôle, c’est exquis, c’est anglais !

La chronique de Lucile Poulain, « Décomposition », de Clarisse Derruine, éd. Ker 2021

Un conte à la fois tragique et merveilleux

Ce printemps-là, il se passe des choses étranges : les mauvaises herbes se répandent dans les rues, la mousse s’immisce dans les jointures, les champignons quittent leurs sous-bois… Bientôt, les premiers murs s’effondrent. Silvio assiste, impuissant, à la dissolution de sa ville, de sa famille et de ses liens avec les autres. Alors que sa sœur s’efforce de reconstruire, il tente de comprendre ce qui les attend. Si les immeubles s’écroulent en même temps que les esprits, que restera-t-il à sauver ? Comment accepter de perdre un monde pour en construire un nouveau ? Avec Décomposition, Clarisse Derruine établit un subtil constat de la déliquescence d’un univers familier, sur fond de révolution environnementale, un roman couronné par le prix Laure Nobels 2020-2021.

La chronique de Gorian Delpâture : « Histoire des Sioux », de George E. Hyde, Editions du Rocher, 2021

Une référence incontournable dans l’histoire des Amérindiens

L'avènement de cette trilogie sur les Sioux, rédigée de 1937 à 1961, demeure une étape unique quant à l'utilisation de sources écrites allant du XVe au XIXe siècle auxquelles s'ajoutent des témoignages directs par ceux ayant vécu les dernières décennies de la fin d'un monde. Des premières migrations entamées dès 1650 aux années 1890, l'ouvrage reconstitue méticuleusement l'histoire des Sioux tetons-lakotas : fratricide guerres intertribales, affrontements contre l'armée américaine, conflits avec les marchands de la Frontière et les agents de réserve. Quant aux chefs, Hyde démontre que la dynamique de cette histoire a pour beaucoup procédé du succès ou de l'échec de ces derniers à comprendre la futilité de résister aux Américains. En ce sens il établit les différences entre le duo Sitting Bull-Crazy Horse et le duo Red Cloud-Spotted Tail, celui-ci ayant eu la patience, la diplomatie d'effectuer l'inévitable transition du passage des siècles de liberté à l'enferment dans les réserves.

La chronique de Michel Dufranne : "Presqu'îles", de Yan Lespoux, éd Agullo, 2020

Portrait d’une région profonde et véritable

Ce recueil contient une trentaine de textes, parfaitement ciselés et écrits, autant de fragments de vie. On y parle du Médoc profond, de la vraie vie. Un coin secret de champignons. Un tracteur en boîte de nuit. Une vierge phosphorescente. Un concert fantôme. Des chemins de sable qui serpentent entre les pins jusqu’à l’océan. L’envie de partir et le besoin de rester… Presqu’îles, ce sont des tranches de vie saisies au vol, tour à tour tragiques ou cocasses qui, à travers les portraits de personnages attachés de gré ou de force à un lieu, les landes du Médoc, parlent de la vie telle qu’elle est, que ce soit là ou ailleurs. Au fur et à mesure que ces textes courts se répondent et s’assemblent, un monde prend forme. Celui de celles et de ceux dont on ne parle pas forcément, que l’on ne voit pas toujours. Un archipel de solitudes qui touche à l’universel. Presqu’îles, un grand cru et un beau voyage, un ouvrage jubilatoire où l’on pioche avec délectation.

La chronique surprise : Florence Hurner, avec avec « Œuvres », de Hans Christian Andersen, éd. La Pléiade, 1992 & Le Livre de Poche, 2003

Un délicieux retour en enfance !

Les œuvres d’Hans Christian Andersen sont plus célèbres que véritablement connues. On en retient surtout l’esprit, oubliant du même coup que l’un des secrets de leur séduction doit être recherché dans la lettre : le langage du père de La Petite Sirène est en soi créateur d’un univers où la normalité se situe dans l’invraisemblable, où l’immatériel accède à la vérité, où la parole même est un instrument de création du réel.

Andersen a écrit plus de 160 contes, parmi eux et probablement le plus célèbre, La Petite Sirène, publié en 1837. L’histoire d’une sirène rêvant de découvrir le monde terrestre où elle tombe amoureuse d’un prince ; mais pour le revoir, elle passe un pacte avec la Sorcière des Mers qui, en échange de jambes, lui demande sa voix. Si le prince ne tombe pas amoureux d’elle, elle mourra et deviendra écume des mers. Hélas, amour, volonté et courage ne triomphent pas toujours… Pour certains spécialistes, la Petite Sirène ne serait autre qu’Andersen, tombé amoureux du fils de son bienfaiteur, hélas les sentiments n’étaient pas réciproques.  À (re)lire sans limites car la place que les contes réservent à l’enfance a de quoi faire réfléchir bien des adultes.

 

Le coup de cœur d’Ariane Herman, librairie « Tulitu » à Bruxelles : « Résine », d’Elodie Shanta, éd. La ville brûle, 2021

Une BD pour les ados et les adultes, féministe, drôle et sensible

Claudin rentre chez lui, affolé : Résine, sa femme, est accusée d’être une sorcière. Ils s’enfuient et commencent une nouvelle vie dans le village de Floriboule, mais leur arrivée est à l’origine de nombreux problèmes : accusations infondées, procès en sorcellerie, confrontation avec des villageois aussi sexistes qu’obscurantistes. Résine, Claudin et leurs coreligionnaires - l’apothiqueresse et sa compagne, la boulangère Amarante et le lutin Scorbul - essayent de rétablir la justice et d’échapper au bûcher… Tout l’univers fantastico-médiéval et l’humour d’Elodie Shanta, une des voix les plus prometteuses de la BD jeunesse, au service d’un récit incisif et de problématiques graves, telles que le sexisme et les violences faites aux femmes. Dans Résine, il est aussi question de sororité, d’entraide, de l’importance de dépasser les apparences... et d’amour !

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