Ecrivains et politiciens - Charles Plisnier

L'homme, ce n'est pas le triomphe de la mécanique ; c'est l'avènement de la liberté... savoir ressembler à Dieu : c'est cela la liberté.

Charles Plisnier, Sous peine de mort (1948)

Charles Marius Fernand Plisnier naît au sein de la petite bourgeoisie, sa mère, Marie-Hélène Bastien, travaille dans la confection ouvrière, son père, Bernard, est ce que l’on appelle un intellectuel populaire ; ils se sont mariés en 1891 et ont un premier enfant, Rose Marie-Thérèse, née en 1892. En 1900, la famille s’installe à Mons, rue Chisaire, pas très loin de la gare… La cité du Doudou composera le décor de plus de vingt ans de sa vie, un contexte qui le marquera à jamais.

Pour Plisnier, Mons sera la ville bien-aimée qu’il évoquera souvent dans ses écrits (Figures détruites, L’Enfant aux stigmates, Mariages...). Socialiste, son père lui fait découvrir les luttes politiciennes et les mouvements sociaux qui le conduiront vers la politique. Ses parents sont passionnés par les idées révolutionnaires et républicaines françaises ; sa mère l’emmenait souvent, avec Rose, sur les hauteurs de Spiennes, de ces moments, il écrira "Les champs s’étendaient à l’infini devant nous, vers le sud, et nous ne voyions que des blés. Mais ma mère levait la main vers ces étendues et, d’une voix toute changée par l’amour : "Regardez, mes enfants, disait-elle, là, là, la France". Malgré toutes ces idées, la famille Plisnier est aussi croyante : sa mère sera une fervente catholique, son père entrera dans l’église protestante !

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Gare de Mons © Tous droits réservés

En 1907, il n’a pas dix ans, Charles débute ses humanités classiques à l’Athénée de Mons, à deux pas de chez lui. Rapidement, l’écriture le tente. Dès 1913, il publie ses premiers recueils poétiques – L’Enfant qui fut déçu et Voix entendues - dans Flamberge, la revue belge de littérature et de sociologie dirigée par un autre écrivain et politicien belge, Arthur Cantillon. Dès cette époque, le jeune auteur sera encouragé par Emile Verhaeren. C’est toujours en 1913 que le jeune homme fonde avec son ami, le poète Herman Grégoire, la revue Ferveur. En 1914, Charles Plisnier s’interroge au sujet de Dieu ; il se laissera enfermer dans la collégiale Sainte-Waudru pour y passer la nuit ! De cette expérience, il écrira qu’il "lui est arrivé pour la première fois de douter qu’il doutait de Dieu" ; depuis le parc du Château, son buste regarde cette église pour l’éternité…

Alors qu’il vient de terminer ses humanités, la guerre éclate, les universités ferment leurs portes. Le jeune homme se plonge alors dans la lecture d’ouvrages scientifiques et philosophiques qui constitueront la base de sa formation intellectuelle mais aussi morale. En 1915-1916, c’est au tour des penseurs et écrivains socialistes et marxistes d’être le centre de son attention. En juin 1917, Plisnier épouse Yvonne Save… Il tente aussi de rallier l’armée belge en Hollande, mais il sera refoulé. Il quitte alors Mons pour Bruxelles où, le 8 novembre 1918, il apprend la victoire de la révolution russe dont il est un grand admirateur : pour lui, c’est un nouveau Monde qui nait.

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Affiche de la révolution russe © Tous droits réservés

L’année de l’Armistice, Plisnier entame ses études de Droit à l’Université Libre de Bruxelles où il sera un fervent animateur de l’Association des étudiants socialistes belges, parti auquel il adhère en 1919 ; du 26 au 28 décembre, il participera au Congrès de la Fédération Internationale des Etudiants socialistes et communistes à Genève, où il vote l’adhésion à la IIIe Internationale. C’est à cette époque qu’il commence à écrire pour l’extrême-gauche, il sera parmi les fondateurs de la revue littéraire et révolutionnaire Haro et de l’hebdomadaire Communisme. En juillet 1921, Plisnier divorce car il est tombé amoureux d’Alida Depriez, la compagne des bons et des mauvais jours, qu’il épousera le 23 novembre ! En septembre, le parti communiste belge est fondé, Plisnier s’y inscrit immédiatement tandis que paraît son dernier ouvrage avant longtemps, Eve aux sept visages.

En octobre 1922, il sort Docteur en droit de l’ULB et intègre le barreau de Bruxelles. Tandis qu’il compose Élégie sans les anges, les Plisnier s’installent place Morichar, à Saint-Gilles, où défileront tant d’amis pour boire les paroles du poète-écrivain communiste.

En 1925, il devient directeur du bureau belge du Secours Rouge international ; l’activisme de Charles Plisnier au sein du parti communiste explique qu’il sera privé d’édition pendant près de dix ans car, souvent chargé de missions parfois clandestines à l’étranger, il doit se soumettre aux règles du parti qui lui interdisent de publier de la littérature, ce qui ne l’empêchera pourtant pas d’écrire : "Guérit-on de la poésie ? Le dimanche, enfermé dans ma maison, je libérais mon vieux démon. Et il me dictait ces proses infinies où, stupéfait, je voyais paraître, mêlés à mes cohortes rouges, des infantes, des anges et, déjà, le Christ" ! En janvier 1927, il prendra contact avec André Breton afin de discuter d’écriture automatique et de communisme ; en mai, il est à la manœuvre d’une campagne en faveur des anarchistes italiens Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, condamnés à mort aux Etats-Unis, ce qui n’empêchera pas leur exécution sur la chaise électrique, la nuit du 22 au 23 août…

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Campagne en faveur des anarchistes Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti © Tous droits réservés

Devenu l’un des intellectuels du parti communiste belge dans les années 1920, il ne cachera pas ses sympathies pour Trostky et sa Révolution permanente, ce qui lui vaudra d’être exclu lors du congrès d’Anvers en 1928 ! Peu importe, puisque les communistes ne veulent plus de lui, il retourne à ses anciennes amours en adhérant au P.O.B., le Parti ouvrier belge. Il y sera l’un des fervents défenseurs du " Plan du Travail " théorisé par Henri De Man à partir de 1933 dans le but de combattre la dépression de ces années noires.

Plisnier peut à nouveau éditer : en neuf ans, c’est la quasi-totalité de son œuvre poétique qui est livrée aux lecteurs : Prière aux mains coupées (1930), Histoire sainte (1931) ; L’Enfant aux stigmates, Fertilité du désert et Déluge (1933), Babel (1934), Odes pour retrouver les hommes (1935), Périple (1936 et Sacre (1938). Entretemps, en 1929, Charles Plisnier crée, avec Albert Ayguesparse – pseudonyme d’Albert Jean Clerck - la revue Prospections ; avec René Jadot, les deux comparses écrivains et poètes, fondent encore L’Esprit du temps en 1933. Enfin, c’est en compagnie d’Alexandre André et Louis Dumont-Wilden que Plisnier crée la revue Alerte, en 1939.

Les années 1930 marquent un tournant dans la carrière du poète avec la parution, en 1932, de Figures détruites, un recueil de quatre nouvelles. Mais voilà, Plisnier souhaite écrire un roman… Mariages paraîtra en 1936 et sera d’un grand retentissement, même si l’Académie Goncourt refuse de lui décerner son prix ! L’ouvrage a été écrit alors que l’auteur résidait à Ohain, dans le Brabant wallon, où, sur la place, un banc lui rend hommage…

Le 2 décembre, Charles Plisnier remporte le prix Goncourt, conjointement pour Mariages et Faux Passeports, ou les mémoires d’un agitateur. Faux Passeports n’est pas à proprement parler un roman, mais plutôt un récit où l’auteur témoigne de son militantisme, exprimant une critique contre le stalinisme et où il dépeint la vigueur d’un engagement à une cause que l’on partage jusqu’au bout. L’ouvrage a été réédité chez Espace Nord en 2019. Faux Passeports lance définitivement le Plisnier romancier. Le 11 décembre 1937, il est élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique où il succède à Paul Spaak.

C’est peu avant son prix Goncourt que, certain de son succès, Plisnier abandonne le barreau pour vivre de son talent. Avec son épouse, il déménage en France, en 1938, ils se fixeront définitivement dans la Brie. C’est là-bas qu’il va écrire Meurtres dont les deux premiers tomes paraissent en 1939, les deux derniers en 1940. L’ouvrage sera porté à l’écran par Richard Pottier en 1950, avec Fernandel et Jeanne Moreau. Ayant gardé des contacts étroits avec la Belgique, en 1939, avec Alexandre André et Louis Dumont-Wilden, il crée l’hebdomadaire Alerte, destiné à influencer l’opinion publique vers un anti-neutralisme de son pays natal.

Parti se réfugier dans le Berry, il écrira Hospitalité (1943) ainsi que deux romans courts, La Matriochka (1945) et Héloïse (1946). De retour dans sa propriété briarde, Plisnier s’attèle à compléter Mariages et Meurtres avec Mères, achevant ainsi une vaste fresque où il tente d’atteindre l’essentiel des choses visibles, à travers le temps et l’existence de quelques familles bourgeoises de province.

Charles Plisnier finit par se convertir au christianisme, sans pour autant renier ses idéaux d’appartenance à la gauche sociale. Ainsi, les 20 et 21 octobre 1945, à Liège, il assiste au Congrès national wallon où il défendra le rattachisme à la France ; les conclusions de ce Congrès proposaient aussi d’instaurer le fédéralisme en Belgique, ce qui sera refusé en 1947 par les Parlementaires flamands, bruxellois et ceux du PSC… Ce ne sera que partie remise... Ce n’est qu’à la fin de sa vie que Plisnier abandonnera ses sentiments rattachistes pour prêcher la solution fédérale, non seulement en Belgique mais également en Europe ! Et tout cela autour de trois thèmes que sont le christianisme, le socialisme et le wallonisme.

En 1950, il devient président de l’Union fédéraliste des minorités et régions européennes. L’année suivante, l’Académie royale de langue et de littérature, l’Association des Ecrivains belges et le Pen club (association internationale d’écrivains, fondée en 1921), proposent Charles Plisnier pour le Prix Nobel de littérature. Il ne le remportera jamais. Deux derniers ouvrages paraîtront encore, Beauté des laides, en 1951 et Folies douces en 1952 ; cette année-là, le 17 juillet, Charles Plisnier décède à l’hôpital d’Ixelles, des suites d’une opération, muni des derniers sacrements de l’Eglise… Il est enterré au cimetière de Mons.

En 1953, sa veuve fera paraître L’Homme et les hommes et Patrimoine ; l’année suivante, ce sera Roman. Papiers d’un romancier. Ces livres résultent du rassemblement de textes non publiés et d’importants articles parus pêle-mêle, à travers lesquels on se rend compte de l’importance qu’eut Plisnier dans la littérature : poètes, romancier visionnaire et novelliste original.

Charles Plisnier fut le premier écrivain Belge à décrocher le prestigieux prix Goncourt. Ses écrits reflètent les causes que ce grand poète et écrivain défendit toute sa vie, celles d’un homme qui fut communiste, socialiste, chrétien et militant wallon.

 

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