Des romans entre réalité et imaginaire

Pour ce troisième chapitre de l’année, Sous Couverture a rencontré Sylvie Germain et Nicole Malincoli. Au programme : un vampire... royal, un peu de magie, la chute d’un empire, un mystérieux accident et bien d’autres choses encore !

Sylvie Germain pour “Brèves de solitude, éd. Albin Michel, 2021

De l’actualité peuvent naître fraîcheur et la subtilité…

Sylvie Germain est une orfèvre de l’empathie. Elle sait épouser les vies des autres, leurs tourments, leurs quêtes, le temps de quelques pages ou quelques mots. Écrit pendant le confinement de mars dernier, son nouveau roman le prouve, qui propose de nous faire entrer par une douce effraction dans la vie de quelques personnages se croisant autour d’un square. Du moins, tant qu’ils peuvent se croiser. Car au milieu du livre, la réalité bascule sur elle-même : sans crier gare, chacun se retrouve reclus chez lui, conjuguant le verbe "confiner" à tous les temps. L’occasion d’interroger les miroirs. De chercher qui nous sommes vraiment, lorsque la solitude n’est pas choisie, mais subie…

Nicole Malincoli, pour “Ce qui reste”, éd. Les impressions nouvelles, 2021

C’est ce qui reste : un témoignage de la mémoire de ce qui était et est aujourd’hui enfoui profondément

Depuis son tout premier roman aux éditions de Minuit dans les années 80 en passant par son Prix Rossel dix ans plus tard, Nicole Malinconi occupe une place à part dans les lettres belges. Celle d’une femme qui parle de son temps, qui observe le réel et le transforme en objet littéraire d’une troublante beauté. Ce qui reste ne fait pas exception. Dans ce court roman, elle brosse le portrait de son enfance et de son adolescence sous la forme d’un "nous" générationnel qui embrasse tous les enfants de l’après-guerre. En passant, elle dresse le constat d’un monde qui a perdu son âme dans sa quête de modernité. L’un des plus beaux textes de cette rentrée d’hiver.

La supercherie d’Anne-Sophie : “Ce matin-là”, de Gaëlle Josse, éd. Noir sur Blanc, coll. Notabilia, 2021

Une histoire minuscule et universelle porteuse d’espoir

Qui ne s’est senti, de sa vie, vaciller ? Qui ne s’est jamais senti "au bord de" ? Qui n’a jamais été tenté d’abandonner la course ? Clara, trente-deux ans, travaille dans une société de crédit. Compétente, investie, efficace, elle enchaîne les rendez-vous et atteint ses objectifs. Un matin, tout lâche. Elle ne retourne pas travailler. Elle est, comme tant d’entre nous, atteinte par la " maladie du siècle ", celle de l’inhumain…

Des mois de solitude et de vide s’ouvrent devant elle. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite dans l’ordre ou le désordre de leur apparition dans sa vie. La vague de fond qui la saisit modifie ses impressions et ses sentiments. Ce matin-là dévoile la mosaïque d’une vie et la perte de son unité, de son allant et de son élan. Une vie qui se refuse à continuer privée de sens et doit se réinventer. Le néant. Comme Gaëlle Josse le dit elle-même, "De la chute au pas de danse… J’ai voulu écrire un livre qui soit comme une main posée sur l’épaule." Incontournable.

La chronique de Gorian Delpâture : “L’oiseau moqueur”, de Walter Tevis – éd. Gallmeister, 2021

Que se passe-t-il lorsqu’un super-ordinateur se pose la question d’être ou ne pas être ?

Walter Tevis (1928-1984) était diplômé de l’Université́ du Kentucky. Auteur de nouvelles, il sortira son premier roman, L’Arnaqueuren 1959. Mockingbird date de 1963 et a été édité en français en 1980, depuis, il est déjà ressorti plusieurs fois parfois sous le titre de L’oiseau d’Amérique. La nouvelle édition chez Gallmeister traduit exactement le titre original : L’oiseau moqueur.

Les humains ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, obsédés par leur confort individuel, déchargés de tout travail par des robots. Depuis des générations, ils ingurgitent des tranquillisants, fournis par le gouvernement ; livres, films et sentiments sont interdits.

Pourtant, un jour, un jeune homme, Paul, apprend à lire à l’aide d’un vieil enregistrement. Ne sachant plus que penser, il prend contact avec Robert Spofforth, robot de classe 9, système le plus sophistiqué jamais conçu et qui dirige le monde depuis l’université de New-York. Que va faire l’androïde-ordinateur de cette découverte ? Aider l’humanité… ou la perdre à jamais ?

La chronique de Lucile Poulain : “La lignée Dorval”, de Christian Janssen-Déderix, Santana éditeur, coll. Noir corbeau, 2020

Quand "Amour sacré de la Patrie…" donne naissance à une (re) montée du temps et de l’Histoire

L’écriture de La lignée Dorval s’est achevée en 2010. L’ouvrage est le résultat de dix années de recherches et de documentation. S’il nest sorti qu’en septembre 2020, c’est parce que son auteur, le Verviétois Christian Janssen-Déderix, a déposé plainte pour plagiat contre une grande maison d’édition et un auteur. L’affaire n’est pas encore tranchée, mais, passons. Passons car La lignée Dorval est un ouvrage étonnant, une saga familiale passionnante, une épopée merveilleuse !

Assistant à un concert, Guillaume Dorval quitte passagèrement sa loge et, en y revenant, quelle n’est pas sa surprise de voir toute, mais alors toute sa famille sur cinq générations, occuper la salle : "Et là, côte à côte sur la même rangée, la lignée complète des Guillaume Dorval, de mon père à mes aïeuls, bisaïeuls, bis-bis-arrière-grand-père, le Guillaume qui avait engendré un fils né par coïncidence le même jour de l’Indépendance de la Belgique. ʺBonsoirʺ, murmurai-je en les saluant de la main."

Il se retrouve le 25 août 1830, au cours de la représentation d’une certaine "Muette de Portici". Rencontrant des inconnus ou des personnalités, Guillaume va progressivement remonter, en sens inverse, le temps de sa famille, mais aussi et surtout, celui de l’histoire de Belgique.

La chronique de Marie Vancutsem : “Les choses humaines”, de Karine Tuil, éd poche, chez Folio, 2021

Qui est à l’abri de se retrouver un jour piégé dans un redoutable engrenage ?

Les Farel forment un couple de pouvoir. Septuagénaire et toujours fringuant, Jean est un célèbre journaliste, réputé pour ses interviews politiques, reconnu pour son obstination. Claire, son épouse, à près de trente ans de moins que lui. C’est une intellectuelle, connue pour ses engagements féministes ; plus jeune, elle a fait un stage à la Maison Blanche, à l’époque d’un certain Bill Clinton. Jean et Claire ont un fils, Alexandre, qui étudie dans une prestigieuse université américaine.

Mais alors que tout semble réussir à cette famille parfaite, du moins en apparence, une accusation de viol fait voler en éclats ce qu’ils avaient si chèrement acquis pendant toutes ces annéesCe roman puissant, fascinant, haletant, interroge la violence du monde contemporain car Karine Tuil y intègre tous les événements qui ont bouleversé la société française des dernières années. Dans Les choses humaines, l’auteure décrit de façon pointue, factuelle, voire sociologique, le déclin d’une famille brillante où l’on ne sait qui ment et qui dit la vérité.

La chronique de Michel Dufranne : “Vampyria : La Cour des Ténèbres” (vol. 1), de Victor Dixen, éd Robert Laffont, 2020

Une plongée en apnée dans les ombres d’un Grand Siècle qui ne veut pas mourir.

1er septembre 1715, Louis XIV se refuse à mourir… et se transmute en vampyre : il sera désormais le Roi des Ténèbres. Depuis, il règne en despote absolu sur la Vampyria : une vaste coalition à jamais figée dans un âge sombre, rassemblant la France et une bonne part de l’Europe.

En 2015, le Roi des Ténèbres garde toujours sous son joug de fer, un peuple maintenu dans la terreur et littéralement saigné pour nourrir l’aristocratie vampyrique. C’est alors qu’en Auvergne, des membres de l’Inquisition frappent à la porte de Jeanne, une adolescente comme les autres. Arrachée à sa famille, elle est catapultée à l’école où l’on forme les jeunes nobles avant leur entrée à la Cour.

Entre les intrigues des morts-vivants du palais, les trahisons des autres élèves et les abominations grouillant sous les ors de Versailles, combien de temps Jeanne survivra-t-elle ? Une littérature divertissante, du type Young Adult. Le début d’une saga qui apporte détente et dépaysement, une histoire amusante malgré certains frissons d’épouvante, une uchronie baroque et horrifique, une épopée palpitante aux confins de l’espace et du temps.

La chronique surprise : Jean-Marc Panis, avec “L’accident de chasse”, de David L. Carlson et Landis Blair, éd. Sonatine, 2020

C’est l’histoire de Charlie et Matt Rizzo. Celle aussi de Nathan Leopold. Sans oublier Dante !

Chicago, 1959. Charlie Rizzo vient de perdre sa mère et emménage avec son père aveugle. Matt Rizzo a perdu la vue à la suite d’un accident de chasse, comme il l’a toujours raconté à son fils. Mais le jour où un policier sonne à leur porte, Matt choisit de révéler à son fils la partie immergée de son passé, et la véritable raison de sa cécité : un vol à main armé qu’il a commis des années plus tôt, alors qu’il fréquentait la mafia de Chicago…

Tiré de faits réels, L’accident de chasse est un roman graphique en noir et blanc à la puissance expressive sans pareille. Ce sont des histoires dans l’histoire, pour autant, d’une fluidité et d’une compréhension ahurissantes. Une véritable et bouleversante ode à la rédemption et aux pouvoirs sans limites de la littérature.

Le coup de cœur de Laurence Merveille, librairie " Antigone " à Gembloux : “L’année de grâce”, de Kim Liggett, éd Casterman, 2020

Une dystopie captivante et surprenante

Un an d’exil en forêt. Un an d’épreuves. On ne revient pas indemne de l’année de grâce Si on en revient. L’héroïne se nomme Tierney. Elle vit dans une communauté où les femmes n’ont rien à dire. Mais voilà, Tierney a seize ans, l’année de grâce, l’année où toutes les jeunes filles sont envoyées sur une île…

L’année où l’on va tout faire pour briser la magie qu’elles détiendraient, un soi-disant pouvoir d’attirer les hommes et de rendre les épouses folles de jalousie. Il paraît que leur peau dégagerait l’essence pure de la jeune fille, de la femme en devenir.

C’est pourquoi elles sont bannies l’année de leurs seize ans afin de dissiper cette magie dans la nature et de réintégrer la communauté… sous certaines conditions car, celles qui survivront ne seront plus jamais les mêmes ! L’Année de grâce, c’est celle de Tierney qui, pourtant, ne se sent ni magique, ni puissante.

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