Au risque de… Roberto Saviano

J’ai l’obsession de vouloir continuer à comprendre toutes les dynamiques dominantes de notre époque, avec l’objectif de raconter ce qu’en général on ne raconte pas.

R. Saviano, sur Franceinfo, 2020

Né à Naples en 1979, Roberto Saviano n’imaginait pas qu’un livre, une véritable enquête, allait changer sa vie : Gomorra. Peu de temps après sa sortie italienne, en 2006 (Gomorra. Dans l’empire de la Camorra, Folio, 2018), sa mère recevra une photo de Roberto avec un pistolet pointé sur la tempe et le mot "condamné"…

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Peu après, l’auteur est invité à prononcer un discours à Casal Di Principe, non loin de Caserta où il habite ; la commune est le fief de l’un des clans les plus puissants de la Camorra. En reconnaissant des chefs dans la salle, Roberto commence à les citer puis leur demande de sortir… Le Président de la chambre des Députés étant présent, ce sont ses gardes du corps qui raccompagneront Saviano chez lui afin d’éviter les transports en commun…

Quelques jours plus tard, dans un bus, un homme lui glisse à l’oreille : "Tu sais, ils vont te faire payer cher ce que tu as fait à Casal di Principe." Moins d’un mois après, sur un quai de gare, deux Carabinieri iront à la rencontre de Roberto, le feront monter dans une voiture blindée et lui expliqueront que, désormais, ils sont là pour le protéger. Depuis le 13 octobre 2006, à la suite de menaces de mort de la Camorra, particulièrement du clan Casalesi, l’auteur de Gomorra vit accompagné de gardes du corps… Il regrette le temps où il se promenait en Vespa car, dorénavant, chaque minute de sa vie est organisée, une existence qu’il qualifie de "merdique".

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Roberto Saviano et ses gardes du corps © Tous droits réservés

Diplômé en philosophie de l’Université de Naples – Frederic II, Roberto Saviano sera, un temps, journaliste, avant de se lancer dans une écriture basée sur de véritables enquêtes… Gomorra va décider d’un avant et d’un après : "J’ai accompli le rêve de chaque écrivain, le rêve que la plupart des auteurs n’oseraient même pas caresser : écrire un best-seller international, rencontrer un public immense. Mais tout le reste s’est évanoui : la possibilité d’une vie normale comme celle d’une relation amoureuse classique. On m’empoisonne l’existence. On m’asphyxie de mensonges, d’accusations, de diffamations et de conneries innombrables. À la fin, tout cela laisse des traces."

Dans Gomorra, Saviano décortique la criminalité organisée, les conflits entre clans rivaux, les trafics en tous genres qu’ils organisent à Naples et dans la région de Campanie. L’auteur y décrit aussi les activités mafieuses en Espagne et le blanchiment d’argent à travers nombre d’hôtels, de restaurants et de night-clubs en Andalousie. Il va encore plus loin, parlant de la mainmise de la Mafia sur les importations de cocaïne colombienne en Europe, via Madrid et Barcelone.

"Si Gomorra n’avait été qu’un livre parmi d’autres, vendu à quelques centaines d’exemplaires, les gens de la Camorra n’y auraient jamais prêté attention. Leur problème, c’était que je révélais au grand public la vérité sur le crime organisé. Leur plus grande peur était de se retrouver sous les feux de la rampe. Comme l’a un jour expliqué un parrain repenti, les membres de la Camorra veulent être des VIPL : des very important persons at a local level (des VIP mais à l’échelle locale). Ils veulent être connus sur leur propre territoire, redoutés pour leur puissance, tout en restant anonymes aux niveaux national et international. Voir leurs exploits racontés au-delà de l’échelle locale a été un choc pour eux : soudain, le monde entier s’intéressait à leurs histoires." Car voilà, l’ouvrage a été traduit dans plus de 40 pays et vendu à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde !

Aujourd’hui, Roberto Saviano vit aux Etats-Unis, toujours avec gardes du corps et voiture blindée, il donne des cours à l’université au sujet de l’économie criminelle. Il continue aussi d’écrire : "… par vengeance, par rage, par ambition. L’ambition de déranger, le fait de croire que grâce à ces pages écrites je peux changer quelque chose. " Ses livres ont toujours quelque chose à voir avec l’Italie, la Mafia, le trafic de drogue… mais aussi sa vie depuis 2006 : Le contraire de la mort et La Beauté et l’Enfer, parus chez Robert Laffont en 2010, Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne (Gallimard, 2014), Piranhas (Gallimard 2018) et, dernièrement, Baiser féroce (Gallimard, 2019).

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Malgré une vie malheureusement hors du commun, Roberto Saviano continue de s’exprimer. Ainsi, à l’heure de la Covid-19, il explique sur un tabloïd français, Kombini News, comment la Mafia, exploitant les carences étatiques peut encore se renforcer grâce à la pandémie.

Roberto Saviano ne sait pas se taire… et c’est probablement très bien ainsi. Il n’a pas peur de la mort, mais des atroces souffrances qui pourraient la précéder ; ce qui l’effraie bien plus, c’est de ne jamais retrouver une vie normale. Et pire encore, c’est d’être discrédité après sa disparition, tant il sait l’expertise de la Camorra en la matière.

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