Au risque de… Laïla Moghrabi et Khaled Mattawa

Nous voulions montrer une autre image de la jeunesse libyenne…

L. Moghrabi et K. Mattawa

Voici l’histoire récente et tragique de deux Libyens qui ont voulu apporter leur contribution au renouveau de la culture dans un pays meurtri par la dictature et les guerres. 

Laïla Moghrabi a étudié le journalisme et travaille pour plusieurs titres de presse nationaux et internationaux. Elle est aussi une talentueuse photographe et l’auteure de plusieurs essais et poèmes. En 2013, elle a fondé Harakat Tanwîr, "Mouvement d’instruction", dont elle sera la directrice, avant de devoir cesser ses activités en 2015, suite à l’assassinat de l’une de ses collègues, Intisar al-Hasâ’iri

Khaled Mattawa est né en 1964. À l’âge de 17 ans, il est parti aux Etats-Unis où il a suivi les cours de la faculté de lettres de l’université du Tennessee. Au cours des premières années, il est régulièrement allé rendre visite à ses parents et ses sœurs demeurées en Libye. Mais peu à peu, Khaled allait comprendre que celui qui a vécu aux Etats-Unis et qui reviendrait chez lui serait " clairement jeté en prison et probablement pas autorisé à quitter le pays pendant un certain temps." 

Bloqué outre-Atlantique, Khaled y a construit sa carrière de poète, d’essayiste et de traducteur de poésie arabe contemporaine. Il est aussi devenu professeur de création littéraire à l’université du Michigan. Depuis le début des années 2000, il est retourné régulièrement en Libye, sans être trop inquiété par le pouvoir car il "n’a jamais fait tout son possible pour devenir une figure de l’opposition ou un intellectuel d’opposition". Lors de la révolution libyenne de 2011, Khaled est rentré au pays afin de participer à son renouveau, c’est ainsi qu’il a été l’un des co-organisateurs du premier festival international de poésie de Tripoli, en avril 2012.

9 images
© Tous droits réservés
© Tous droits réservés
© Tous droits réservés

Début 2017, Shams ala nawafidh mughlaqa. " Du soleil sur les fenêtres fermées ", est publié à Londres. Laïla et Khaled sont les coéditeurs de cet ouvrage de plus de 500 pages dans lequel ils ont rassemblé des textes de 25 jeunes auteurs et auteures libyens, une nouvelle génération selon Laïla : "Ces jeunes voix peuvent toucher le public qui appartient à leur tranche d’âge, s’adresser à lui et exprimer leur vision des choses, leurs espoirs et leurs ambitions. Nous avons aussi voulu insister sur une liberté d’expression et de création, sans restriction et montrer l’image d’une jeunesse libyenne créative et cultivée, contrairement à ce qu’on en voit dans les médias, qui ne représentent pas toute sa diversité."  

En mai, l’ouvrage a été officiellement vendu en Egypte : "Dès l’annonce du lancement du livre au Caire, l’accueil a été excellent dans toute la Libye et tout le monde était content de ce projet culturel prometteur. À Tripoli, il y a eu un public nombreux, de très bonnes ventes, ainsi qu’une couverture médiatique et des articles de présentation signés par des intellectuels et par tous ceux qui s’intéressent à la culture… L’événement a été couvert par les médias. On a fait l’éloge d’une œuvre au caractère novateur".

9 images
© Tous droits réservés

La campagne de haine a commencé dès le lendemain sous le prétexte de quelques lignes considérées comme offensantes pour la moralité publique, et indécentes pour les valeurs religieuses et sociales...

En septembre, les auteurs et les éditeurs sont invités par quelques jeunes issus du milieu culturel de Zawya, ville côtière à 45 km de Tripoli, pour célébrer la sortie de l’ouvrage… Mais voilà, Zawya est contrôlée par un groupe islamiste qui n’accepte pas le livre : " La campagne de haine a commencé dès le lendemain sous le prétexte de quelques lignes considérées comme offensantes pour la moralité publique, et indécentes pour les valeurs religieuses et sociales. On a proféré des menaces. Nous avons fait l’objet de diffamation et de calomnies sur les réseaux sociaux. "

Le groupe islamiste de Zawya lance une véritable fatwa contre ceux et celles qui ont collaboré à l’ouvrage car, non seulement, ils sont dérangés par la présence de femmes dans la liste des auteurs mais surtout, ils n’acceptent pas l’extrait de Kashan, une nouvelle d’Ahmed al-Bukhari  il décrit une scène érotique avec des mots crus, jugés obscènes et constituant une offense aux valeurs de la société libyenne Si Laïla est principalement visée, tous les contributeurs de l’ouvrage sont mis à la même enseigne, y compris les éditeurs londoniens : ils doivent être fouettés, tués et brûlés !

Laïla et Khaled ne recevront aucun soutien des autorités libyennes qui, elles aussi, estiment que l’ouvrage constitue une atteinte à la moralité publique ! Seuls des intellectuels libyens et étrangers les appuieront, à travers articles et réseaux sociaux. Laïla prendra le chemin de Tunis, un exil obligé pour protéger sa famille. De son côté, Khaled a la chance de vivre aux Etats-Unis… ce qui ne l’empêche pas de retourner au pays régulièrement !

9 images
Laïla Moghrabi et sa famille, en exil © TAHA KREWI

Voici plusieurs années qu’il existe un renouveau culturel en Libye, essentiellement à Tripoli. Du soleil sur des fenêtres fermées, de Laïla et Khaled, participait de cette renaissance : "Notre société fermée a besoin d’ouvrir des fenêtres dans l’esprit et dans la pensée. Elle a besoin de s’émanciper des entraves à la liberté d’expression, qui la soumettent à la censure au nom des traditions et des mœurs. Par ailleurs, ce sont les jeunes qui incarnent la nouvelle génération dont nous espérons être le flambeau ou le phare culturel capable de mener le pays vers les lumières". De toute évidence, par ce que vivent Laïla et Khaled, l’obscurantisme est encore de mise en Libye, entre autres pour étouffer la littérature…

Newsletter TV

Recevez chaque jeudi toute l'actualité de vos personnalités et émissions préférées.

OK