"Les mots de la fin" : une immersion dans un cabinet médical pas comme les autres

Doublement primé (Prix du Public du documentaire belge au FIFF et mention spéciale au Festival International du Film de Varsovie), ce documentaire aborde avec sensibilité la question de l’euthanasie. Il nous emmène dans un hôpital de Liège.  Dans le huis clos d’une consultation singulière, on y suit des patients gravement malades qui construisent avec un médecin leur propre scénario de fin de vie. Cela donne un film magnifique, une leçon de vie et d’humanisme !

" Les mots de la fin " : un documentaire réalisé par Agnès Lejeune et Gaëlle Hardy à voir le lundi 25/10 à 20h35 sur La Trois dans l’émission Regard sur et à revoir sur Auvio. Il sera suivi d’un débat sur l’euthanasie animé par Julie Morelle

En mai 2022, cela fera 20 ans que la Belgique a dépénalisé l’euthanasie après l'adoption d'une nouvelle loi au parlement. Cette loi a défini des conditions très strictes, dont la nécessité pour le patient de consulter plusieurs médecins. Depuis plusieurs années, certains hôpitaux ont donc ouvert des consultations "fin de vie". La majorité des patients s’y rendent sur le conseil de leur médecin traitant pour être éclairés par un deuxième avis médical. Au cours de ces entretiens, le médecin est amené à se prononcer sur la légitimité de la demande du patient.

La Belgique est en avance sur un grand nombre des pays européens en la matière. En France par exemple, l’euthanasie est toujours interdite par la loi. De nombreux patients français atteints de maladies graves et incurables passent donc la frontière pour trouver une écoute favorable auprès de médecins belges qui pratiquent l’euthanasie.

C’est le cas du Docteur François Damas, médecin au Centre Hospitalier Régional de la Citadelle, à Liège. Il est le médecin responsable de la consultation " fin de vie ". Ce médecin d’une remarquable humanité a ouvert ses portes aux réalisatrices Agnès Lejeune et Gaëlle Hardy. Dans ce cabinet de consultation pas comme les autres, elles y ont réalisé un film beau et bouleversant à la fois. 

 

Rencontre avec Agnès Lejeune

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Le Centre Hospitalier Régional de la Citadelle à Liège © Les Films de la Passerelle

Comment est né ce projet ? C’est une rencontre avec le Dr Damas qui est le fil rouge du film ?

Le point de départ c’est un reportage que j’avais fait, quand j’étais encore journaliste à la RTBF, sur une famille liégeoise dont le père venait de décéder à l’hôpital de la Citadelle à la suite d’une euthanasie. Cette famille était choquée, non pas par le choix de leur père qu’elle avait soutenu dans sa demande, mais bien parce le parquet avait été saisi d’une plainte à la suite d’une dénonciation d’un soignant de l’hôpital. Deux médecins ont été incarcérés quelques jours et finalement acquittés au terme d’une procédure qui a duré 10 ans. Cette affaire a eu lieu dans les mois qui précédaient le débat sur le vote de la loi dépénalisant l’euthanasie. C’est à cette occasion que j’ai rencontré le docteur Damas bombardé responsable du service des soins intensifs. Cette affaire avait intensifié sa volonté de travailler plus encore en transparence et en concertation. Quelques mois plus tard, il y a eu le vote de la loi. En 2013, il a écrit un livre sur l’euthanasie. C’est aussi à ce moment-là qu’il a créé à l’hôpital de la Citadelle une consultation " fin de vie " et l’idée de ce film est née. J’ai eu envie de montrer comment ces consultations singulières apportent une perspective aux patients. Cela ouvre un espace mental pour penser sa fin de vie. La liberté de parole est ce qu’on sent le plus dans ces consultations

Les détracteurs de la loi ont soulevé le risque de la banalisation de l’acte. Le film montre que ce n’est pas le cas, c’était important pour vous d’insister là-dessus ?  

La loi donne ce droit mais à certaines conditions et je tenais à ce que l’on le comprenne à travers ces consultations. L’intérêt de cette consultation est à la fois clinique mais aussi philosophique et juridique. Il y a un cadre juridique clair et à travers ce cadre, chacun doit se situer. Et se situer, cela ne va de soi pour personne : ni pour le patient, ni pour sa famille, ni pour le soignant. C’est aussi ce qu’on voulait montrer dans le film : on n’accorde pas une euthanasie à la légère, c’est toujours l’objet d’un processus de réflexion dans le cadre de cette consultation mais aussi avec le médecin traitant et la famille. Il y a toujours ce souci-là du médecin : au-delà de remplir les conditions permises par la loi, c’est fondamental pour lui d’inclure la famille dans le processus même si la décision appartient au patient. 

Ce dialogue, qu’il aboutisse ou pas à une euthanasie, est fondamental pour les patients

On sent toute la reconnaissance des patients vis-à-vis de ce médecin  

Cette consultation leur apporte toujours quelque chose. Ce dialogue, qu’il aboutisse ou pas à une euthanasie, est fondamental pour les patients.  C’est toujours un dialogue authentique, tellement fort d’ailleurs qu’ils en oubliaient notre présence. C’était quand même étonnant, on était une équipe de 4 personnes dans ce petit cabinet de consultation et très vite on a senti que tous les protagonistes nous avaient totalement oubliés. Et en même temps, à certains moments, ces patients venaient nous interpeller par un simple regard, comme s’ils cherchaient notre assentiment aussi par rapport à leur demande. Ce n’est quand même pas rien de demander à un médecin d’accéder à la mort ! Je me souviens de cette dame que l’on voit au début du film et qui m’avait dit hors caméra : " vous vous rendez compte, je ne sais même plus ouvrir mon courrier ni essuyer mes larmes quand je pleure ".

L’existence de cette loi ouvre un changement culturel dans le rapport à la mort et à notre fin de vie

Qu’avez-vous envie que les gens retiennent avant tout de ce film ?

Que l’on peut parler librement de la mort, parler de sa fin de vie, que l’on peut bien se séparer. Choisir le temps de sa mort permet cela même si évidemment cette séparation ultime est toujours douloureuse. Ce n’est pas facile non plus pour le médecin. L’existence de cette loi ouvre un changement, un changement culturel dans le rapport à la mort, à la fin de vie dans un pays comme le nôtre, par rapport à la France par exemple. Quand j’ai montré le film à une association française qui milite pour le droit à mourir dans la dignité, ils étaient impressionnés par la liberté de parole qu’il y a dans ces consultations. Même chose quand on a projeté le film en Pologne lors d’un festival. Cela dit le besoin de parler la mort et de sa fin de vie. C’est une bouffée d’oxygène pour les patients comme pour les proches. C’est une liberté aussi que l’on se donne par rapport à la mort. La loi votée par le parlement en Belgique en 2002 permet cela. C’est ce que nous avons voulu montrer à travers ces consultations si particulières.

Les Films de la Passerelle en coproduction avec la RTBF et Wallonie Image Production

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