Yslaire, visionnaire de cases en phylactères

Le dessinateur, star du 9ème art belge, est de retour avec Mademoiselle Baudelaire, roman graphique sulfureux dédié à l’auteur des Fleurs du mal. Trois mois seulement, après la sortie du 9ème volume de Sambre, sa saga best-seller. Sa rencontre dans Hep Taxi !

Boulimique, habité, insatiable…Les adjectifs ne manquent pas pour définir le rapport qu’entretient Bernard Hislaire, alias Yslaire avec le dessin. Une passion qui l’a cueillie dès l’enfance grâce à sa tante, secrétaire aux éditions du Lombard. Le Journal Tintin, Black et Mortimer ou encore Rick Hochet, " c’était une vraie évasion " se rappelle-t-il. A plus forte raison puisque son père Jacques Hislaire, journaliste politique et culturel à La Libre Belgique et sa mère, Anne-Marie Guislain, haut fonctionnaire au ministère belge des Affaires étrangères s’absentaient fréquemment.

Un dessinateur en herbe aux idées novatrices

J’ai fait ma première bande dessinée, j’avais 7 ans. C’était un truc de Zorro au XVIIIème siècle " explique Yslaire. Trois années plus tard, changement radical de temporalité. Le jeune garçon de 10 ans publie dans le fanzine de son école Saint-Michel, un récit futuriste où les personnages voyagent à bord d’un engin révolutionnaire muni d’un écran de télévision. Et Yslaire d’anticiper de 40 ans, l’invention du GPS. Il fera plus tard, preuve d'une extrême audace en introduisant les femmes dans ses planches à une époque où elles sont quasi inexistantes dans l'univers de la bande dessinée franco-belge. " L'influence féministe de ma mère, sans doute" conclut-il.  Mais avant d’être publié, le dessinateur en herbe doit encore se former.

Un goût précoce pour la contre culture

L’élève, brillant, quitte son collège jésuite pour poursuivre ses humanités artistiques à Saint- Luc. " J’en étais encore à lire la Bible, presque mystique et puis j’ai basculé " dit -il. Premier ébranlement, la découverte de Shakespeare grâce à son paternel qui l’emmène trois fois par semaine au théâtre. " Je suis passé de Tintin à Othello. C’est le choc ! ". L’éducation culturelle parentale s’arrêtera là car le fossé générationnel est abyssal. " Pour mon père, il n’y a que la littérature. Le dessin, c’était Rubens. Et en BD, la seule chose qu’il aimait, c’était Hergé ".  Second boomerang, sa rencontre avec Jean-Marie Brouyère, le scénariste baba cool d’Archie Cash dont la personnalité libertaire déteint sur le jeune homme de 13 ans et demi. " Il m’initie au LSD. Je deviens hippie. Je marche pieds-nus dans la rue. J’ai les cheveux longs et mon univers, c’est le rock " se souvient Bernard Hislaire.

Du Flower Power à Spirou

L’ado rebelle s’installe dans l'atelier de Brouyère, rue de l'Arbre Bénit à Ixelles et claque la porte de Saint -Luc pour rejoindre des projets obscurs de magazines belges de bande dessinée, pâles copies de Métal Hurlant. Entre deux trips psyché-rock, il décroche une carte blanche chez  Spirou. Avec son beatnik de mentor, ils créent la série humoristique, Coursensac et Baladin. Mais Yslaire rêve de lancer la sienne dans une veine artistico-romantique car " l’obsession d’une histoire d’amour a toujours été la chose la plus importante ". Dès 1978,  Bidouille et Violette sort en primeur dans le journal Spirou, avant d’être publiée chez Dupuis.

Son héroïne, la douce et distraite Violette est l’antithèse de Natacha, l’hôtesse de l’air bimbo. Et son Bidouille, un anti-héros rondouillard et complexé dont la timidité est à l’image de son créateur. Une vraie révolution dans le 9 art belge où les stars de l’époque s’appellent Gaston ou Boule et Bill.  Où les récits narratifs plébiscités sont à l’aventure, à l’action. Mais, il ne fait pas bon être le pionnier de l’amour en BD. Qui plus est, de verser dans l’autobiographie : " Moi, j’essayais de partir de ce que je ressentais et de ce que je vivais ". Après quatre tomes, Yslaire n’a plus le mérite de plaire à son éditeur. Trop adulte pour le lectorat de l’enseigne à l'effigie du petit groom roux.

Le phénomène d’édition, « Sambre »

A 30 ans, Yslaire désire créer la meilleure BD au monde. Il ne tombera si pas loin… Avec le scénariste Yann, qui prend alors le pseudo de Balac, il s’attaque à sa nouvelle saga. Sans se douter que Sambre va bouleverser son existence… Et pour cause, elle devient un best-seller dès le premier volume en 1986. Mais le revers de ce succès critique et commercial vertigineux est lui aussi phénoménal !  " C’était sulfureux. J’ai perdu a peu près perdu tous mes amis. C’est devenu un succès de malédiction. Comme si l’histoire qu’on racontait, qui était l’histoire d’une famille maudite se répétait au niveau de la création " confie-t-il.  

Non seulement l’auteur rompt également avec Balac après 2 ans de collaboration. Mais s’attire aussi la rancoeur de son propre père, pourtant célèbre en Belgique. " Il était jaloux de mon succès " avoue notre invité qui confirme la violence des lauriers : " Tu deviens un enjeu. Il y a des gens qui te détestent, des gens qui t’adorent. Personne ne veut ne veut te connaître, toi ".

Considérée comme l’œuvre fondatrice du romantisme en bande dessinée, la tragédie des Sambre se confond avec le tumulte du Paris révolutionnaire de 1848. Mais également avec une maladie génétique dégénérative qui a frappé la famille Hislaire sur quatre générations et dont il est le seul rescapé. D’où la couleur rouge carmin des yeux de ses personnages de papier.  Un autre drame personnel s’invite en écho aux prémisses de cette série magistrale, la mort de sa mère atteinte d’Alzheimer. Celle-ci ne s’est par ailleurs jamais prononcée sur l’œuvre de son fils qui lui a pourtant " offert un album que j’avais dédicacé et je ne sais même pas si elle l’a lu. C’est fou ! " Avec la sortie en janvier 2021,  du 9ème tome, Nos yeux, nos cheveux, nos fiertés..., ça  fait 35 ans qu’il planche sur Sambre. Et ce n’est pas fini ! Encore 4 albums à venir. L’histoire d’une vie, en somme…

 

Toujours une longueur d’avance

Par ailleurs, le dessinateur bruxellois est l’un des précurseurs de la BD numérique avec sa série, XXe Ciel développée à partir de 1997, en feuilleton sur le net. Puis, en albums partiellement publiés chez Delcourt et dans son intégralité aux Humanoïdes Associés. L’occasion cette fois, d’évoquer les grands événements de l’Histoire contemporaine. A travers son prisme personnel et fictionnel, cela va de soi : la Beat Generation, Woodstock, la guerre du Vietnam ou encore la tragédie du 11 sept et la chute des tours du World Trade Center. L’ensemble est compilé dans Le Siècle d’Eva paru chez Casterman en 2013.

 

En parallèle, l’homme se lança en 2012, dans une nouvelle aventure numérique avec Uropa. Une fiction journalistique mensuelle de 10 numéros liée à son application pour iPad et iPhone, disponible sur ITunes. La teneur politique, scientifique et écologique du récit avait pour objectif de nous faire réfléchir à l’avenir de l’Europe et de la planète.  Toujours sur la balle Yslaire !

Baudelaire, une évidence

Le 23 avril dernier, Mademoiselle Baudelaire faisait sa sortie, chez Dupuis. Sulfureuse à souhait, transpirant un parfum de scandale, la Vénus noire alias Jeanne Duval, maîtresse et muse du grand Charles, à qui Yslaire donne chaire en est la voix, la narratrice. C’est par son entremise que se découvre ce roman graphique voluptueux, biographie du poète maudit. L’auteur des Fleurs du mal colle à la peau du dessinateur depuis ses 14 ans. Tous deux partagent un hymne à la femme dans la création, un romantisme criant et un amour de l’art pictural. A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Baudelaire et après 4 ans de gestation, Yslaire a enfin mis en lumière, la flamboyante noirceur du génie littéraire.

Retrouvez Yslaire dans Hep Taxi, ce dimanche 03 octobre à 20h40 sur La Trois et en replay sur RTBF Auvio !

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