Laurent Lafitte, spécialiste du grand écart subversif

Pensionnaire de la vénérable Comédie-Française et acteur tout-terrain au cinéma, Laurent Lafitte ne cesse de surprendre. Sa première réalisation, " L’Origine du monde " fut présentée en avant-première au FIFF en octobre dernier entre deux vagues de confinement. Hep Taxi l’a rencontré à cette occasion.

Grand brun ténébreux au regard de velours, le sourire plein de dents et l’élégance naturelle de celles et ceux nés dans les sphères privilégiées. Laurent Lafitte a des airs de gendre idéal. Mais gare aux apparences ! Ce fils unique de deux administrateurs de biens qui a grandi dans le 16ème arrondissement de Paris, dans une ambiance bourgeoise feutrée " qui ressemblait un peu à un dessin de Sempé, quelque chose d’un peu rassurant et réconfortant ", aime avant tout surprendre. Pour ne pas dire provoquer. Plus le cadre est consensuel et protocolaire et plus, il s’amuse à la manière d’un sale gamin.

Un goût certain pour la subversion

Lorsqu’il officie comme maître de cérémonie à Cannes en 2016, Woody Allen fait les frais de son humour grinçant. " Ca me fait plaisir que vous soyez là, parce que vous avez beaucoup tourné en Europe alors que vous n’êtes même pas condamné pour viol aux États-Unis " balançait-il d’après un texte écrit à quatre mains avec l’humoriste Vincent Dedienne, avalisé par le Délégué Général du Festival, Thierry Frémaux. Et Lafitte d’éclabousser indirectement Roman Polanski…

Son goût pour la subversion ne date pas d’hier. En témoigne son seul-en-scène corrosif, " Laurent Lafitte comme son nom l’indique " monté en 2008 alors qu’il se désespérait de ne pas décrocher les rôles auxquels il aspirait. Il y égrainait une galerie de personnages aux mœurs spécifiques comme ce comptable adepte du fist-fucking, cette ex-fan des sixties liftée et nostalgique des partouzes du bon vieux temps ou encore ce beauf qui expliquait dans les détails comment s'essuyer le postérieur avec un ticket d'autobus.

" Ce que j’avais l’impression de pas réussir à obtenir en tant qu’acteur, je me suis dit que j’allais me l’offrir. J’allais m’offrir 1h30 sur scène où c’est mon univers, mon écriture, ce qui me fait rire, ce qui me touche, ce qui me questionne, ce qui me choque, et puis voilà, advienne que pourra. Je m’étais dit : si ça marche pas ou si ça n’accélère pas ma carrière de comédien, je vais sûrement me concentrer sur l’écriture ". Rien de cela car non seulement Lafitte a remporté le prix Raimu de la comédie dans la catégorie one man show mais il s’est aussi vu offrir de nouveaux rôles.

Son canular radiophonique coécrit avec Zabou Breitman, " A votre écoute, coûte que coûte " diffusé sur France Inter entre janvier et juin 2012, a également fait mouche. Sous le couvert d’un couple de médecin et psychothérapeute réactionnaires nommés Philippe et Margarete de Beaulieu, ils répondaient à de faux auditeurs, interprétés par Omar Sy, Karin Viard et Valérie Bonneton, sur des sujets de société comme la peine de mort, l’alcoolisme ou l’immigration. Le standard de France Inter a explosé. Le journal Têtu a dénoncé des propos homophobes. L'ordre des médecins a menacé de porter plainte pour exercice illégal de la médecine et le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme a saisi le CSA. Quel bazar !

Ce premier film, déclencheur de vocation

Il est loin de temps où Laurent Lafitte débutait dans la peau de Juan, le bellâtre de la Sitcom " Classe Mannequin ". Bien plus éloigné encore, sa toute première apparition au petit écran.  A quinze ans, il répond à une petite annonce pour le téléfilm L’Enfant et le Président " de Régis Milcent et décroche le rôle. Cette première expérience aux côtés de Michel Lonsdael a bouleversé la vie de cet étudiant du Lycée Saint-Jean-de-Passy qui se passionnait déjà pour le cinéma de Spielberg et Hitchcock.  " Ca a été une vraie révélation ce tournage. Je suis revenu déjà avec une phobie scolaire, décuplée, je pouvais vraiment plus retourner en cours parce que j’avais goûté à un endroit, là, sur le plateau de tournage (…) Je m’étais jamais senti aussi à ma place. J’ai senti que ma vie, c’était là " explique-t-il.

 

Aussi, Laurent s’inscrit en classe libre au cours Florent puis fera le Conservatoire d’art dramatique de Paris. Il parachèvera sa formation en Angleterre, à la Guildford School of Acting où il s’est perfectionné en danse et en chant. Durant les années 2000, il enchaîne les petits rôles au cinéma notamment sous la direction Mathieu Kassovitz, Claude Miller, Léa Frazer, Eric Lartigeau mais aussi de ses amis Gilles Lellouche et Guillaume Canet. Avec ce dernier, Lafitte fera Mon idole ", "  Ne le dis à personne "  et " Les Petits Mouchoirs " qui le hisse enfin un cran plus haut. En 2019, il a retrouvé son personnage d’Antoine, l’adulescent de la bande dans le deuxième volet, " Nous finirons ensemble ".

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Laurent Lafitte © Maia Martins

De la Comédie-Française aux salauds du grand écran

Notre invité aurait pu se contenter d’une carrière à succès au cinéma. Mais c’était sans compter sur son amour des planches et des grands auteurs. En 2012, il devient pensionnaire de la Comédie-Française. Un rêve déjà caressé à l’époque du Conservatoire. Si son ADN correspond davantage à la comédie, Laurent Lafitte brille également dans le drame. La première à lui confier un rôle de cette veine, c’est la réalisatrice Marion Vernoux pour " Les Beaux jours ". Suivront entre autres, " Elle l’adore ", thriller psychologique de Jeanne Herry où le chanteur populaire qu’il incarne se mue en meurtrier ou encore " Boomerang " de François Favrat.

Dans " Elle ", le premier film en français du cinéaste Paul Verhoeven, adaptation du roman "  Oh… "  de Philippe Djian, il est littéralement bluffant. Pour ce rôle ambigu de Patrick, un fervent catholique qui s'habille en Fantômas pour violer sa voisine campée par Isabelle Huppert, il est nominé aux Césars du meilleur second rôle 2017. Parmi ses performances troubles, il y a aussi son rôle titre dans " Paul Sanchez est revenu " de Patricia Mazuy, inspiré par l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès accusé d’avoir assassiné sa femme et ses quatre enfants. Un fait divers qui a fasciné l’acteur. Pas moins que celui du sérial killer Alain Lamarre qui l’a impressionné à l’âge de cinq ans, au point de se mettre à disséquer des animaux morts et d’envisager d’être plus tard, médecin légiste.

Pas si lisse, Laurent Lafitte ! Une fois de plus, il dynamite le politiquement correct à travers sa première réalisation, " L’Origine du monde " dans laquelle il joue aux côtés d’Hélène Vincent, Karin Viard, Nicole Garcia et Vincent Macaigne. Cette comédie tirée de la pièce éponyme de Sébastien Thiéry aborde l’un des tabous ultimes, le sexe de la mère. Présenté l’automne dernier en avant-première au FIFF,  le film a vu sa sortie officielle, prévue ce 10 février, reportée en raison de la crise sanitaire. En attendant, Laurent Lafitte travaille déjà sur son second long métrage.

Retrouvez Laurent Lafitte, ce dimanche 14 février à 20h40 sur La Trois, en replay sur RTBF Auvio et bientôt sur la chaîne Youtube d’Hep Taxi !

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