Hubert-Félix Thiéfaine, rocker-poète ténébreux devant l'éternel

Six ans après son album, Stratégie de l’inespoir, le chanteur au spleen légendaire présente son nouvel et dix-huitième opus, Géographie du vide. Bravant sa sempiternelle aversion pour les médias, il se livre sans artifices dans Hep Taxi. Avant-goût de rencontre.

Le rock & roll, ça conserve ! On ne peut pas en dire autant des us et coutumes qui vont souvent avec. Bien qu’Hubert-Félix Thiéfaine ait goûté aux paradis artificiels et bu jusqu’à la lie, l’auteur de " La Fille du coupeur de joints " n’affiche pas les stigmates de la dépravation sur son visage. Tout au plus quelques sillons, œuvres du temps. A 73 ans, Hubert-Félix porte encore beau et n’a rien perdu de sa verve onirique.

Affres et blessures

De ses démons, il ne fait guère étalage. Il les évoque avec pudeur et sincérité. Comment pourrait-il faire autrement ? Habité par un incommensurable souci de vérité. Sa rebelle attitude et ses excès l’ont érigé au rang d’artiste maudit. Faut croire que le parfum de souffre attire les fans comme les lucioles dans la nuit. Lui-même fût séduit, fin des années 50, par Johnny et Dirk Rivers.

Ce fils d’ouvriers, cinquième sur six rejetons d’une famille catholique pratiquante, était alors élève au petit séminaire. Foi divine et désir de prêtrise n’ont pas résisté longtemps à l’appel subversif du rock. " Ma vocation a été vite remplacée par l’envie d’être chanteur. Je voyais que ces garçons venaient de milieux modestes et qu’ils arrivaient à avoir une Ferrari donc c’était pas mal, quoi. C’était mieux que curé de toute façon ! " résume Thiéfaine qui fonde à 12 ans, son premier groupe les Caïds Boys.

Une manière pour le jeune Hubert-Félix de s’affranchir du calvaire du harcèlement scolaire dans un établissement laïc. " Des instituteurs qui n’auraient pas dû être en contact avec les enfants (…) Comme si vous receviez un coup d’épingle tous les jours, entre 7 et 10 ans. En plus, je ne disais rien à personne parce qu’ils me refilaient la honte aussi " se remémore-t-il. La cruauté enfantine de ses condisciples additionnée au sadisme des enseignants a laissé des traces indélébiles : " Après, c’est difficile d’avoir confiance en soi. On a toujours une mauvaise idée de soi-même " confie, non sans émotions, le chanteur.

 

Conquérir Paris

Un autre combat dantesque attend ce jurassien, originaire de Dole. Armé de sa guitare, il monte sur Paris pour tenter sa chance en solo, dans les cabarets de Saint-Germain-des-Prés. Puis, crée son spectacle intitulé Comme un chien dans un cimetière en 1971. Au quotidien, c’est la dèche. Au total, sept longues années de disette. Mais Hubert-Félix s’accroche coûte que coûte à son rêve : "  J’écris. Je compose. J’essaye de trouver mon style. Je cherche aussi mon identité ". Il trouvera sa patte en 1978, dès son premier album, " Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir ". Un titre qui reflète l’onirisme de cet obsédé textuel. Mais aussi, toute la complexité du personnage. Y figurent les tubes, La Fille du coupeur de joints, Je t’en remets au vent ou encore L’Ascenseur de 22H43. Mais le succès se fait pourtant attendre.

Les trompettes de la renommée

Ce n’est qu’à partir du quatrième album, Dernière balise avant mutation (1981) que Thiéfaine décroche son premier disque d’or. Il persiste et signe avec le suivant, Soleil cherche futur comportant notamment LorelSebasto Cha et Les Dingues et les Paumés. Le chanteur peut enfin considérer son avenir avec davantage de sérénité. L’extrême, radical même, Hubert-Félix Thiéfaine avoue : " Je m’étais dit : " de toute façon, si ça ne marche pas à 33 ans et ben, tu te flingues. Au moins, tu auras essayé ". Au prix de nombreux sacrifices. Presque un chemin de croix. Ce qu'il développera dans l'habitacle du taxi de Jérôme Colin. 

Sa carrière, il l’a menée vers la renommée en empruntant un sentier parallèle, non balisé par les médias dont il se méfie tant. Son fidèle public, il l’a conquis à l’ancienne. De villes en villes, de concerts en concerts. " Je ne suis pas gourmand. Je ne cherche pas le pouvoir. On me donne de l’amour et je prends " précise-t-il.  Et la foule d’accourir pour l’écouter égrainer ses textes sombres poético-surréalistes sublimant la mort, le sexe, la drogue, l’alcool. Sans tabous. Voire avec une certaine délectation. On pense à Baudelaire, Rimbaud, Burroughs, Ginsberg, Bukowsky. Ces excessifs qui comptent parmi ses auteurs de prédilection.  

En 2012, la profession le sacre, enfin, avec deux Victoires de la Musique, artiste masculin et album de l’année pour son seizième album, Supplément de mensonge. Dans le suivant, " Stratégie de l’inespoir " (2014), Hubert-Félix Thiéfaine a livré sa vision désenchantée du monde. Flinguant au passage les réseaux sociaux : " Ce qui m’énerve surtout, c’est l’anonymat avec ce que ça entraîne comme médiocrité. Pouvoir s’exprimer et exprimer sa haine sans donner son nom, sans mettre sa photo et qu’on puisse autoriser ça. Ca me choque aussi parce que c’est autoriser la lâcheté ". Parions que son nouvel album, Géographie du vide, sorti ce 8 octobre, épinglera les dérives de société avec une lucidité inégalée.

Retrouvez Hubert-Félix Thiéfaine dans Hep Taxi, ce dimanche 10  octobre à 20h40 sur La Trois et en replay sur RTBF Auvio !

Newsletter TV

Recevez chaque jeudi toute l'actualité de vos personnalités et émissions préférées.

OK