Alessandro Baricco, ce virtuose des mots

Alors que son nouvel essai, " Ce que nous cherchons.33 fragments " consacré à la pandémie sortait en librairie, la star des lettres italiennes était de passage à Liège pour diriger les répétitions de sa pièce " Smith & Wesson " dont il signe la mise en scène. Hep Taxi en a profité pour le rencontrer.

En un mois de résidence dans la Cité ardente, Alessandro Baricco n’aura pas eu le loisir de goûter à l’hospitalité légendaire du cru. Hormis celles de son logeur et de l’équipe du Théâtre de Liège qui devait accueillir sa seconde pièce de théâtre, " Smith & Wesson ". Cette fantaisie burlesque en quatre actes fut malheureusement annulée en raison du contexte sanitaire. " Wrong timing, définitivement " déclare l’auteur avec une bonne dose de philosophie.  Et d’ajouter : " Je voulais tôt ou tard faire la mise en scène d’un texte que j’avais écrit parce que je n’ai jamais fait ça. Tu peux vraiment mettre en musique avec les instruments que sont les acteurs ce que tu as imaginé exactement ". Ca c’était avant la pandémie à laquelle Baricco a consacré son nouvel essai, " Ce que nous cherchons. 33 fragments " paru ce 4 mars chez Gallimard. 

La musique, ce premier grand amour

De musique, il est souvent question dans l’œuvre syncrétique de Baricco. Sa première pièce de théâtre, " Novecento, pianiste " (1997) narrait le destin d’un orphelin au génie musical hors pair scellé au paquebot transatlantique qui l’a recueilli nourrisson et dont il ne descendra jamais. Adaptée au cinéma par Guiseppe Tornatore avec Tim Roth dans le rôle principal, la pièce qui valut un Molière à André Dussolier, se joue encore 25 ans après sa création. De même que son seul film en qualité de réalisateur, "  Lecture XXI ", (2007) s’articule autour de la Neuvième Symphonie de Beethoven et d’un personnage de son quatrième roman, "  City " (2000). Ce dernier s’est offert une seconde vie sur scène lors des lectures publiques de l’auteur orchestrées en live par le groupe Air.

Pour Alessandro Baricco qui s’initie au piano dès ses cinq ans, la musique classique reste sa folle passion de jeunesse, la compagne de ses études au Conservatoire de Turin et l’idéal d’une carrière qui n’a jamais vu le jour. " Je voulais faire le musicien. Je m’en foutais d’être écrivain. Je voulais jouer dans un band ou faire le chef d’orchestre " confie-t-il. Dans ce but, il étudie la musicologie en parallèle de la philosophie. Et pourtant, il débute sa carrière comme rédacteur publicitaire avant de devenir journaliste à La Repubblica, critique littéraire et spécialiste de l’art lyrique en presse écrite, radio et télévision. Ses émissions sur la RAI 3, " Pickwick, lire et écrire " et " L’Amour est une blessure ", en italien "Amore ond’ardo ", ont réhabilité la culture dans les habitudes populaires. Mais lorsque son désir s’émoustille, il est temps de changer de crèmerie…

L’entrée fracassante en littérature

Je n’ai jamais réussi à faire un métier plus que dix ans et j’ai toujours changé. Pour moi, c’était impossible de faire une chose " souligne Alessandro Baricco qui publie à 33 ans, son premier roman, " Châteaux de la colère ". Récompensé par le prix Campiello 91, il recevra dès sa traduction française, le Médicis étranger 95. Ce livre gigogne où la lumière et la musique donnent naissance à de vastes digressions annonçait son prochain ouvrage, " L'Ame de Hegel et les Vaches du Wisconsin " (1992). L’essai portant sur l’innovation artistique en matière de grande musique, a quelque peu irrité l'establishment classique. Car Alessandro ne peut résister à l’envie de dépoussiérer l’ordre établi.  Ses prises de positions d’essayiste sur la révolution numérique développées à travers " Les Barbares " (2014) et "  The Game " (2020) ont elles aussi, créé la polémique.  A l’instar de " Next " publié en 2002. Et Baricco de se faire taxer de mercenaire de la globalisation par ses détracteurs.

L’écrivain rencontre une large audience avec son deuxième roman, " Océan mer ", sacré prix Viareggio 93, l’équivalent transalpin du Goncourt. Mais rien à voir avec l'accueil du suivant, " Soie " (1997) qui raconte l'histoire d'Hervé Joncour parti en 1860, au Japon pour sauver ses élevages de vers à soie contaminés par une épidémie. Alessandro s’en souvient: " Quand j’écrivais ce livre, j’écrivais juste pour moi et je m’étais excusé auprès de l’éditeur parce que j’ai fait ce livre si petit, juste une petite histoire. Je me rappelle que j’ai dit : "  tranquille parce que j’ai déjà dans la tête le prochain et ça va être vraiment un grand livre " ". Comme quoi, le succès d’une œuvre reste toujours une énigme. Même pour son créateur. Best-seller à plus d’un million d’exemplaires, "  Soie " fut porté à l’écran par le réalisateur français François Girard et a aussi fait l’objet d’une adaptation sur les planches. Au total, Alessandro Baricco a écrit pas moins de quatorze romans et sept essais traduits dans une quarantaine de langues.

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Alessandro Baricco © Martin Godfroid

« La lecture, c’est la perversion des solitaires » (A. Baricco)

Une déclaration qui fait figure d’aveu dans la bouche de l’auteur. S’il doit son plaisir de lire à sa sœur aînée qui lui donnait tous ses ouvrages scolaires à résumer, Turin, sa ville natale y a également contribué. " Ouvrir des livres, c’est avoir envie de vivre d’autres vies parce que la tienne ne te suffit pas. Je crois que je cherchais dans les livres, la lumière " confie-t-il avec un soupçon de mystère. Baricco cultive volontiers le secret au sujet de sa vie privée ce qui favorise son aura de romancier.

Toujours est-il que le gamin" plutôt solitaire " s’évadait aux 4 coins du monde à travers les histoires. De préférence à mille lieues de cette ancienne ville militaire et pôle industriel du PiémontAlessandro Baricco a fondé l’École d’Écriture Holden ainsi nommée en hommage au personnage principal de " L’Attrape-cœurs " de Salinger. Baricco, l’homme aux multiples casquettes, a trouvé son bonheur dans l’écriture. " Ca a été pour moi, une façon de réaliser mes rêves, de vivre ma solitude comme un instrument pour connaître le monde entier. J’ai eu beaucoup de chance vraiment. C’est pas normal " conclut modestement notre invité avec son charmant accent italien. Il omet ce petit détail de taille qu’on appelle talent…

Retrouvez Alessandro Baricco dans Hep Taxi, ce dimanche 21 mars à 20h40 sur La Trois et en replay sur RTBF Auvio !

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