Mother : un documentaire bouleversant sur la maladie d’Alzheimer et le rôle de mère

Plusieurs fois primé, ce documentaire nous emmène dans un centre de soins en Thaïlande, à la rencontre de Pomm qui s'occupe d'Européens souffrant de la maladie d'Alzheimer. Pendant ce temps, ses jeunes enfants vivent loin d’elle.

" Mother" : un documentaire magnifique de Kristof Bilsen, à voir dans Fenêtre sur Doc le samedi 30 janvier à 23h15 sur La Trois et à revoir sur Auvio.

Voir le film Mother, c’est vivre un moment de pure émotion parce qu’il touche à l’essentiel : comment prendre soin au mieux de ceux qu’on aime ?

Le documentaire est porté par Pomm, une des aides-soignantes du centre Baan Kamlangchay en Thaïlande où sont pris en charge des Occidentaux souffrant de la maladie d’Alzheimer. Avec une attention et une tendresse infinie, Pomm veille sur ses aînés. Elle aide Elisabeth dans les dernières étapes de sa vie et accueille une nouvelle patiente qui arrive de Suisse. Mais ce centre est très loin de chez elle et la plupart du temps, Pomm vit séparée de ses jeunes enfants. Avec une immense sensibilité, ce film explore, sans jugement, le rôle compliqué d’une mère et la difficulté de nos sociétés occidentales à prendre soin de nos aînés. 

Nommé dans de nombreux festivals internationaux et unanimement salué par la critique, le film vient de décrocher à Ostende l’Ensor du Meilleur documentaire, l’équivalent des Magritte du cinéma côté flamand. Il avait déjà été doublement primé au Festival Millenium de Bruxelles en octobre dernier en remportant le Prix de la Critique et le Prix du Public.  

Un film produit par Limerick films en coproduction avec Man’s Films Productions et Halal Docs et avec la RTBF

Rencontre avec le réalisateur Kristof Bilsen

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Kristof Bilsen - Réalisateur © Tous droits réservés

Comment est née l’idée de ce film qui parle à la fois de la maladie d’Alzheimer et du rôle de mère ?

Lorsque ma mère a développé une démence et que mon père, qui s'était toujours occupé d'elle, n'a plus été en mesure de lui fournir ces soins, j'ai commencé à chercher des alternatives au centre de soins résidentiel traditionnel. C'est ainsi que j’ai découvert le centre Baan Kamlangchay en Thaïlande. En tant que cinéaste, je voulais visiter cet endroit unique. Pomm et Elisabeth m'ont tout de suite charmé, par la façon dont elles se traitaient l’une l’autre, comme une mère et une fille. C’était très beau à voir. Et une chose en entraînant une autre, j’ai démarré le projet de ce film.

C’est très différent de ce qui se fait chez nous ?

J'ai été surtout surpris par ce contexte du village, où chaque " habitant " vit encore dans ce qui peut ressembler à sa propre maison. " Il faut un village pour élever un enfant ", comme on dit, mais il faudrait peut-être ajouter : " il faut un village aussi pour s'occuper des personnes âgées ". Ce concept est quelque chose que je n'ai pas encore vu ici. Sauf dans les projets à très petite échelle, mais dans l'ensemble, nous sommes très loin de ce concept.

Votre rencontre avec Pomm a été déterminante ?

Au départ, je voulais faire un documentaire sur cette façon différente de s'occuper des personnes atteintes de démence. Mais en découvrant sa situation personnelle avec ses enfants et ce lien très particulier qu’elle avait avec Elizabeth, le projet a pris une autre tournure. J’ai été bouleversé et c'est grâce à cette rencontre que le film est devenu très personnel. Pomm a aussi pris un appareil photo avec elle lors d'une visite à ses enfants et ces images étaient si fortes en que nous n'avions pas d'autre choix que de les utiliser. Je la vois donc comme une coréalisatrice. Elle est vraiment extraordinaire. C'est un personnage dramatique à tous les niveaux. Ce qui est étonnant, c'est que nous n'avons rien dû forcer au montage. Pomm peut s'associer à sa propre réalité et y réfléchir. C'est un talent que peu de gens ont.  A vrai dire, MOTHER, c’est Pomm qui raconte son histoire. Je dédie ce film à ma mère qui est décédée en mai de l’an dernier. Mais c'est aussi un hommage aux enfants de Pomm.

Dans notre pays, nous sommes allés trop loin dans l'institutionnalisation, la médicalisation et la privatisation des soins

Votre film est extrêmement émouvant mais il bouscule aussi, il nous questionne. C’était votre souhait ?

C'est vrai : le film nous bouscule, cela nous oblige à réfléchir à la manière dont nous traitons les personnes âgées et les personnes qui ont besoin de soins. Des soins comme en Thaïlande sont impossibles ici - parce que cela coûterait beaucoup trop cher - mais nous pouvons en apprendre beaucoup. Dans notre pays, nous sommes allés trop loin dans l'institutionnalisation, la médicalisation et la privatisation des soins. Ici, tout le monde doit être éternellement jeune, et nous mettons nos personnes âgées dans des maisons de repos ou de soins où elles sont obligées de vivre ensemble, en groupe. Dans ce centre thaïlandais, les personnes atteintes de démence ne sont pas considérées comme des patients, mais comme des invités qui ont également droit à leur vie privée. Mais ce type de soins n’est destiné qu'à quelques privilégiés. C’est très clair quand quand on entend Pomm dire qu'elle considère ses invités comme des personnes chanceuses. Ils ont de l'argent pour payer tout ça. " Si un jour je deviens comme ça, que vais-je faire ? Qui s'occupera de moi ? ".

Avec la crise sanitaire que nous vivons, quel nouveau regard portez-vous sur votre film (qui a été réalisé avant) ?

J'ai remarqué qu'à chaque projection du film (quand on pouvait encore en faire), à chaque vision, les gens sont profondément émus. C'est quelque chose dont nous avons tous peur, nous avons tous un père ou une mère ou nous devenons tous parents, donc nous sommes tous impliqués. Ce film fait réfléchir. C'est encore plus vrai maintenant avec cette crise du Covid, quand nous remettons publiquement en question les années d'ignorance et de sous-financement des soins de santé et de soins aux personnes âgées. Nous sommes dans l'œil du cyclone et j'espère que le film ouvrira encore plus le débat sur les soins et l'interdépendance. C'est du moins ce que je souhaite. 

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