« Déconnectés » : chronique d’un village en déroute

Il y a plus de 5 ans, la Belgique décidait de construire une nouvelle autoroute dans la région de Couvin. Au grand dam des habitants de Brûly, dont la vie a été bouleversée par ce chantier. Réalisé par le Valéry Mahy, Déconnectés raconte le destin oublié de ce petit village et de ses habitants, moins puissants que la mondialisation.

Un documentaire à découvrir dans Fenêtre sur Doc le samedi 14 novembre à 23h sur La Trois et à revoir sur Auvio.

Situé en plein milieu de la forêt ardennaise, le petit village de Brûly est désormais coupé en deux par cette nouvelle autoroute planifiée depuis des décennies mais réalisée récemment. Cette nouvelle portion d’autoroute a été conçue pour connecter Amsterdam à Marseille. Un chantier qui a fait la fierté de la Région wallonne, mais pas vraiment le bonheur des quelques 300 habitants du village, souvent pauvres et isolés socialement. 

Durant cinq ans, le réalisateur de la RTBF, a suivi le chantier et le désarroi des habitants. Il donne la parole aux habituels oubliés de ce genre de chantier pharaonique : des riverains désarçonnés de perdre leur cadre de vie au profit d’intérêts économiques qui ne sont pas les leurs.

Cela donne un film profondément humain, emprunt de nostalgie et qui en dit long sur les effets de la mondialisation.

Dancing Dog Productions en coproduction avec la RTBF

Rencontre avec le réalisateur Valéry Mahy

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Valéry Mahy - Journaliste RTBF et réalisateur du documentaire "Déconnectés" © Tous droits réservés

L’idée de ce film est née de votre histoire personnelle ?

Oui, je suis originaire de Brûly. C’est le village de mon enfance et de ma jeunesse. J’y ai vécu jusqu’à mes vingt ans et j’y retourne régulièrement. Mon terrain de jeux quotidien, c’était la forêt, les prairies, la rivière. J’ai développé un lien très fort avec ce village où je puise véritablement mes racines. En apprenant qu’une autoroute et toutes ses nuisances allaient l’envahir, comme d’autres villageois, ça a été pour moi une très grosse déception. J’ai saisi l’occasion d’en faire un film pour dénoncer l’absurdité d’un tel projet à l’heure de la crise climatique, au moment où l’on devrait au contraire revoir nos anciens modèles de fonctionnement.

Depuis votre enfance, je suppose que ce village a bien changé ? La plupart des habitants l’ont-ils quitté ?

Il a bien changé en 40 ans. Comme la plupart de nos villages, il a perdu en vitalité. Mon village, comme beaucoup aujourd’hui, est un village-dortoir. La plupart des jeunes l’ont déserté pour trouver du travail en ville. Plus de boulangerie, plus de cafés, plus d’épicerie… les commerces de proximités ont tous fermés. Le nombre d’exploitations agricoles s’est également réduit à peau de chagrin. La mondialisation dans son ensemble, et c’est ce que je cherche également à mettre en évidence dans le film, contribue au déclin de nos villages. L’économie mondialisée a déconnecté l’individu de son milieu. Le consommateur ne sait plus par qui ou comment ont été fait les produits qu’il consomme.

"La mondialisation contribue au déclin de nos villages"

Opposés à la construction de cette autoroute, les habitants du village ne se sont pas mobilisés contre le chantier ?

Ce sont probablement toutes les belles promesses qui accompagnent généralement ce genre de projet qui ont dû convaincre une partie de l’opportunité de cette autoroute. Dans le film, j’ai fait le choix de ne donner la parole qu’à des personnes qui n’y étaient pas favorables, puisque ce sont aussi ces mêmes personnes qui ont été écartées ou oubliées du débat public. Largement soutenu par la classe politique, le projet n’a pas rencontré de vives oppositions. Mais une fois les bulldozers en action, beaucoup ont regretté n’avoir pas bougé quand il en était encore temps.

Ils ne croyaient pas aux promesses de retombées économiques pour la région ?

Certains y ont cru et continuent d’y croire à un effet " autoroute " sur le redécollage économique de la région. Ce nouvel essor se fait attendre. Cette autoroute va surtout, et c’est indéniable, favorisé davantage les fuites des villageois vers l’extérieur. Le villageois-consommateur fera ses achats de graisse de palme à tartiner et de prêt-à-porter made-in-Bangladesh au centre commercial de la ville voisine, plus proche de deux minutes. Deux minutes, c’est le seul gain qui a pu être chiffré. C’est le temps gagné quand on utilise cette nouvelle portion d’autoroute de 14 km.

"Plus le monde s'interconnecte, plus l'homme se déconnecte de l'essentiel"

En donnant la parole aussi à un ouvrier roumain qui travaille sur le chantier, vous vouliez aller au-delà de l’histoire de ce village ?

En donnant la parole aux ouvriers roumains, je voulais mettre en évidence une autre forme de déconnexion favorisée par le développement des réseaux de transports. Plus le monde s’interconnecte, plus l’homme se déconnecte de l’essentiel : de ses racines, de son environnement, de ses proches... C’est exactement ce que vivent ces ouvriers roumains. Des liaisons autoroutières et aériennes leur permettent de gagner dix fois leur salaire à quelques milliers de bornes de chez eux. Ils en saisissent l’occasion, au détriment, de leur vie de famille et de leur attachement à leurs racines. Tout en construisant une autoroute, certes un lien mais aussi paradoxalement un facteur de déconnexion, ils sont l’exemple même des hommes qui vivent les conséquences regrettables de ce à quoi ils contribuent, l’hyperconnexion du monde.

 

 

Un documentaire à découvrir dans Fenêtre sur Doc le samedi 14 novembre à 23h sur La Trois et à revoir sur Auvio.

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