"À la poursuite du vent" : une jeune réalisatrice revisite son histoire familiale liée à la Seconde Guerre Mondiale

A la poursuite du vent
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Julia Clever, une jeune réalisatrice d’origine allemande installée en Belgique, s’interroge sur le passé nazi de son grand-père. À travers cette histoire très personnelle, s’ouvre alors une réflexion sur l’Histoire et notre rapport à celle-ci.

Depuis son adolescence, Julia filme son grand-père Wilhelm, un ancien soldat de la Wehrmacht. Après la mort de celui-ci, elle tombe sur une boite contenant des souvenirs et des objets de la seconde guerre mondiale révélant son passé nazi et qu’il n’a jamais montrés à personne. Elle ne se souvient pas de l’avoir jamais questionné sur ce passé.

" À la poursuite du vent " : un film présenté par Caroline Veyt dans Fenêtre sur doc à voir sur La Trois le lundi 3 août à 22H25.

Ce programme est disponible sur Auvio gratuitement durant 30 jours. 

Rencontre avec la réalisatrice Julia Clever

Comment et pourquoi avez-vous commencé à filmer votre grand-père ?

J’ai toujours filmé ce que je ne pouvais pas contenir dans mon cœur. La beauté, la joie, la mort, l’invraisemblable, l’incompréhensible. La caméra est un outil de prise de distance. Son écran protège contre la tristesse ou la colère pendant qu’on filme. J’ai laissé couler des émotions dans une cassette, sur une carte mémoire. Filmer crée une machine à remonter le temps. J’ai donc filmé mon grand-père pour pouvoir retourner à ces images après sa mort, pour pouvoir mieux le voir, et revoir mon rapport à lui. Puis j’ai oublié que je l’avais filmé.

Vous n’aviez jamais parlé de son passé au sein de votre famille ?

Quand on était tous ensemble, on parlait généralement d’autre chose, bien qu’on avait des livres sur le nazisme, d’Anne Frank jusqu’à Albert Speer. Quand on insistait, mon grand-père racontait toujours les mêmes histoires de sa période dans l’armée – mais qu’est-ce qu’il ne racontait pas ? Il était comme un mur : jamais il n’avouait avoir fait ou su quelque chose de vraiment horrible. Cela créait un écart invraisemblable avec ce qu’on avait déjà tous vu sur le génocide. Un abysse.

Quand on a honte, on veut se cacher et ça prend de l’énergie, en racontant cette histoire familiale j’utilise cette énergie autrement.

On vous entend chanter dans le film "Penser à toi est quelque chose qui à long terme ne me plaît pas", c’est un héritage lourd pour vous ?

Honnêtement, à l’origine, j’avais écrit cette chanson sur mon petit copain à l’époque. Elle représente le thème de l’amour pour quelqu’un qui reste injoignable d’une certaine manière, comme mon grand-père derrière son mur de silence.

L’héritage d’avoir sa famille assassinée, son peuple éradiqué me semble très lourd. Ce n’est pas mon cas. Ce que je partage en tant que descendante d’un grand-père engagé dans la Wehrmacht avec une personne d’un peuple victime de génocide, c’est que je n’ai jamais vécu dans une bulle idyllique, hormis peut-être les premières années de mon enfance, avant d’avoir appris à lire.

Comme je l’ai su récemment, mon grand-père était à un certain point un nazi convaincu, mais je n’ai pas connaissance qu’il aurait tué quelqu’un, si ce n’est par sa complicité et sa non-résistance a un système meurtrier. Mais oui, c’était pesant de ne pas avoir pu faire confiance à mon grand-père.

Puis il y a le regard des autres. Pour moi, comme adolescente qui commençait à voyager, l’atrocité de la Shoah se reflétait dans le regard lourd des gens des autres pays. Hannah Arendt dit qu’on ne peut pas être coupable de quelque chose qu’on n’a pas fait, mais la honte du génocide est imprimée dans l’identité allemande. Quand on a honte, on veut se cacher. Se cacher prend de l’énergie. En racontant cette histoire familiale de mon point de vue, en en parlant publiquement avec mon film, j’utilise cette énergie pour autre chose.

Quel a été votre sentiment à la découverte de ce passé ?

Durant mon enfance, quand je lisais des livres qui racontaient le nazisme et la Shoah, je ressentais d’abord l’horreur et de la tristesse inconsolable pour les personnes assassinées et leurs familles. En même temps, j’étais très fâchée sur les méchants adultes qui n’avaient pas résisté contre le nazisme, car ils portaient pour moi la responsabilité du génocide. À l’école secondaire, on nous apprenait à comprendre les mécanismes du pouvoir qui avaient conduit à cela. Nous rencontrions des survivants de camps de concentration et je ressentais de la compassion et du respect énorme pour eux, aussi de l’allègement parce qu’ils nous parlaient sans haine ou mépris. Après la mort de mon grand-père, je suis tombée sur son témoignage écrit qu’il avait caché pendant des décennies. Cela m’a choqué mais aussi soulagé qu’il y admette enfin son adhérence initiale au nazisme, quelque chose qu’il m’a toujours nié durant sa vie. Après l’avoir toujours soupçonné, à travers des non-dits, j’arrive enfin à pouvoir le croire, et cela fait du bien.

On doit se rappeler pour savoir cadrer le présent, et pour voir où on va.

Parler publiquement de ce passé familial n’est pas une démarche facile, pourquoi cette envie ?

J’ai d’abord fait le film pour achever, post-mortem, la réconciliation avec mon grand-père et son rôle dans ma famille. La banalité du mal technocratique au service du pouvoir et la distanciation mentale que mon grand-père décrit sont toujours d’actualité. On doit se rappeler pour savoir cadrer le présent, et pour voir où on va. C’est à ça aussi que sert ce film. Par la narration intime, je voulais éviter la prise de distance mentale de mon grand-père. Le fait que je démarre mon propos dans la vie de ma famille donne de l’ancrage, pour moi et le spectateur.

Un film produit par Dérives à voir sur La Trois le 03/085 à 22H25 et à revoir sur Auvio.

Suivi à 23H25 de : Charleroyal, le K. Szymkowicz de Bernard Gillain

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