"We call it love" de Felwine Sarr au théâtre Varia : Franchir les barrières de l'offense pour reconstruire la communauté

"We call it love" de Felwine Sarr au théâtre Varia : Franchir les barrières de l'offense pour reconstruire la communauté
"We call it love" de Felwine Sarr au théâtre Varia : Franchir les barrières de l'offense pour reconstruire la communauté - © Jean-Louis Fernandez

CRITIQUE ***

À l’initiative de l’actrice Carole Karemera, le théâtre Varia propose une série d’événements pour commémorer les 25 ans du génocide rwandais. Dès vendredi dernier, nous avons déjà pu nous replonger, par l’image filmée et la musique, dans le remarquable "Rwanda 94", créé par Jacques Delcuvellerie et le Groupov. À découvrir aussi notamment jusqu’à samedi : "We call it love", un spectacle créé à Kigali en 2015 et qui se pose enfin à Bruxelles après une large tournée internationale. Il émane de l’Ishyo Arts Centre, un groupe d’artistes créé à Kigali par Carole Karemera et dont le but est de réinvestir l’espace public, de retisser du lien à travers une nouvelle expérience collective.

Première surprise : la grande salle du théâtre Varia est méconnaissable. Disparus, les gradins. Dans une ambiance sombre, le public prend place sur des rangées de chaises qui se font face, séparées seulement par un couloir où s’inscrit un jeu de marelle. Une femme vêtue de noir s’avance, et questionne l’homme en face d’elle : que s’est-il passé sur la "barrière" ce jour-là ? Elle a voulu rencontrer la dernière personne qui a vu son fils vivant : Faustin, le bourreau qui l’a tué. La discussion s’approfondit, aucun détail ne nous sera épargné par ce paysan naïf embrigadé presque malgré lui dans ce "travail" de mort. C’était la guerre, personne n’y échappait, les récalcitrants étaient abattus, s’excuse-t-il. Sa vie, c’est son champ de sorgo et le labeur dès l’aube, il ne s’est jamais occupé de politique. Mais on lui avait dit que les Tutsis allaient lui voler sa terre. Et puis ce jeune Albert avait piétiné son champ avec sa petite amie… Le meurtrier reconnaît ne pas avoir arrêté là sa sinistre besogne, d’autres "barrières" ont suivi. "Vous avez fait de nous des bêtes sauvages", lui assène la survivante forcée de se cacher pendant des semaines au fond des marécages.

La dame ne juge pas, ce sont les tribunaux qui joueront ce rôle ; restée seule après le massacre, elle est venue pour comprendre et pour donner son trop-plein d’amour au meurtrier de son fils qui, en réparation, lui offre de cultiver sa bananeraie. "Désormais, tu es mon fils, mon fils en humanité" lui dit-elle. Cet acte admirable est emblématique du courage dont font preuve les rescapés du génocide rwandais pour surmonter les épreuves et reconstruire la communauté. Partis de la terre, les deux protagonistes, comme dans le jeu de marelle, atteindront finalement la case "ciel".

"Donne-moi la force de lutter contre la haine"

S’inspirant d’une histoire vraie, Felwine Sarr a trouvé les mots et le ton justes pour aborder sobrement la question délicate du pardon et de la réconciliation. Son texte, d’une grande force poétique, nous mène aussi, presque naturellement, de la cruauté du monde au paisible royaume des morts, où père et fils se retrouvent. Sous le regard de Denis Mpunga, Carole Karemera et David-Minor Ilunga sont magnifiques d’humanité, sans jamais céder au pathos. La configuration du plateau les rend si proches qu’on partage, en symbiose avec eux, leur douloureuse confrontation. Ils sont accompagnés par Hervé Twahirwa, formidable homme-orchestre qui faufile ses sons dans les interstices de la parole : bruits, cris, chants, notes étranges arrachées à des instruments traditionnels jaillissent de l’ombre et racontent ce que ne peuvent dire les mots.

"We call it love" parle évidemment aux Rwandais (nombreux dans la salle ce soir-là), car il revisite la mémoire du génocide de manière positive, en termes de reconstruction et de réconciliation, et l’on n’oubliera pas la phrase de la mère au bourreau de son fils : "Donne-moi la force de lutter contre la haine". Mais nous sommes tous touchés par cette belle histoire de résilience aux résonances universelles, qui invite à préserver la part d’humanité en chacun de nous.

EN PRATIQUE

"We call it love" de Felwine Sarr

Mise en scène : Denis Mpunga

Avec : Carole Karemera, David Minor-Ilunga et Hervé Twahirwa

À voir au Théâtre Varia jusqu'au 06 décembre 2019