Villa Dolorosa, une pièce férocement drôle, un metteur en scène au sommet, un casting de rêve ****

Villa Dolorosa
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Villa Dolorosa - © Sébastien Fernandez

Brillante rentrée aux Martyrs ! 

Après son jouissif et spectaculaire Feydeau ("Un tailleur pour dames", 2017), Georges Lini creuse à nouveau le sillon de la comédie, mais avec cette fois une pièce contemporaine signée Rebekka Kricheldorf, jeune autrice allemande presque inconnue chez nous. De quoi nous rappeler qu’il a toujours été un dénicheur de textes éclairé.

Elles s’appellent Irina, Olga et Macha. La mort récente de leurs parents les a laissées désemparées, elles et leur frère Andrei. La maison familiale est à la fois leur refuge et leur prison. Cela vous dit quelque chose, non … ? En fait, ces prénoms leur ont été donnés par des géniteurs "snobs cultureux" passionnés de littérature russe ! Décidément, les trois sœurs de Tchekhov continuent à hanter la scène contemporaine. On se souvient de la belle transposition de Christiane Jatahy dans son Brésil natal. Rebekka Kricheldorf a choisi pour toile de fond l’Allemagne d’aujourd’hui, convaincue elle aussi que les classiques de la littérature mondiale auront toujours des choses à nous dire de nous et du monde que nous habitons. N’est-ce pas également le credo de Georges Lini ?

Ne resterait-il de Tchekhov ici que des prénoms ? On retrouve aussi les thèmes et, en grande partie, les situations de l’original. Eternelle étudiante, Irina passe son temps à "glandouiller" en pyjama. Olga, l’aînée, est professeur dans un lycée dont elle deviendra la directrice, mais où elle s’ennuie. Macha a épousé un homme médiocre qu’elle n’aime plus, et tombe amoureuse d’un ami de son frère, Georg, dont la femme "passe son temps à se suicider". Quant à AndreÏ, il rêve de devenir écrivain mais finira fonctionnaire au service culturel de la ville, obligé de nourrir sa famille. Il épouse Janine, "pétasse" idiote et vulgaire. L’action se déploie en trois temps, trois anniversaires consécutifs d’Irina, ce qui rend d’autant plus palpables, comme chez Tchekhov, l’immobilisme des personnages et le ressassement de leurs conversations sans issue.

"Je suis morte à l’intérieur"

A l’exception de Janine, tous portent en eux une blessure profonde : incapables de donner un sens à leur vie, ils se sentent déjà vieux avant d’avoir vécu (Irina : "je suis morte à l’intérieur"). Leurs rêves prématurément brisés, ils ne croient plus à l’avenir. Comment trouver sa place dans un monde médiocre où triomphent l’argent, l’efficacité et l’individualisme, incarnés par la jeune Janine ? Où trouver le bonheur ? L’amour se fane, le travail aliène et la culture n’est qu’un refuge illusoire qui éloigne de la vie. De l’héritage familial, il ne reste rien sinon une villa en train de pourrir. Alors on cause, on se saoule de champagne et de mots "pour amocher le vide en parlant" (Olga), à l’image de ces cadres fabriqués par Andrei, mais restés vides "parce qu’on ne sait pas quoi y mettre".

Là où Tchekhov s’éloigne le plus, c’est dans le ton, le rythme et l’écriture.

La mélancolie feutrée du 19e siècle fait place à une rage bien d’aujourd’hui taillée dans une langue décapante. Chez Tchekhov, on s’ennuie, chez Kricheldorf, on se fait chier.

On ne se contente plus de regrets et de tendres chamailleries, on clame son ras-le-bol de la vie, on crache sa haine du monde et on s’engueule. Les dialogues, acérés, tout en finesse, crépitent à vive allure et les mots visent férocement juste. Pas de filtre ici, on dit ce qu’on pense car on est entre soi (l’autrice n’a retenu que six personnages), quitte à se réconcilier l’instant d’après, parce que chez les enfants Freudenbach (ruisseau de joie !), on s’adore et on sait qu’on reste peut-être le dernier rempart contre le dehors  qu’on déteste.

"Du mécanique plaqué sur du vivant"

Chez la dramaturge allemande, la douce ironie s’amplifie et le drame devient follement comique. Quoi de plus tragiquement drôle que ces logorrhées poursuivies d’année en année par les mêmes protagonistes, nourries des mêmes idées, des mêmes phrases ? L’autrice joue habilement de la répétition, qui ne fait qu’accentuer le vide des propos et renvoie à cette ingénieuse définition du rire par Bergson : "du mécanique plaqué sur du vivant". Quoi de plus tristement cocasse que ces "héros" embourbés dans leurs velléités stagnantes et prompts à rendre la planète entière responsable de leur mal-être?

Pas de grands effets de mise en scène : très subtilement, Georges Lini orchestre les allées et venues et "chorégraphie" les mouvements à l’intérieur du lieu unique, le salon et son vaste canapé de cuir, image emblématique de l’inertie ambiante (scénographie efficace de Renata Gorka). Il  a surtout misé sur le jeu des comédiens, et le résultat est époustouflant. Il se dégage du plateau une impression de liberté totale. Chacun habite son personnage en lui insufflant son énergie propre, et entre eux la connivence est parfaite. Anne-Pascale Clairembourg incarne à merveille Irina, sa gaieté factice et son immaturité, Isabelle Defossé nous touche dans le personnage de Macha, la plus désespérée et la plus barrée de la fratrie, avec ses tentatives de bonheur systématiquement avortées, et France Bastoen campe une Olga sévère, aussi lucide pour elle-même que vis-à-vis  des autres. Le rôle du frère a été confié à Thierry Hellin, hilarant en loser intello. Quant à Georg, le gentil rêveur mal marié, il a trouvé en Nicolas Luçon l’interprète idéal. Personnalité hors norme, Deborah Rouach (Janine) complète cette brillante distribution.

Comme toutes les grandes comédies, Villa Dolorosa est bien plus qu’une habile machine à provoquer le rire. Admirablement servie par une formidable équipe, elle nous renvoie à nos propres failles, et à notre désarroi face à un monde qui nous semble de plus en plus étranger. Bref, un "vaudeville existentiel" comme la qualifiait elle-même Rebekka Kricheldorf.

A propos

" Villa Dolorosa " de Rebekka Kricheldorf

Mise en scène : Georges Lini

Jeu : France Bastoen, Anne-Pascale Clairembourg, Isabelle Defossé, Thierry Hellin, Nicolas Luçon, Deborah Rouach

A voir au Théâtre des Martyrs jusqu’au 6 octobre