Une cérémonie : la nouvelle joute fraternelle du Raoul Collectif ****

Raoul Collectif
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Raoul Collectif - © Celine Chariot

Ils s’occupent de tout, les cinq joyeux drilles du Raoul collectif depuis leur premier succès "Le signal du promeneur", meilleure découverte des Prix de la Critique 2012. Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szézot sont à la fois acteurs, metteurs en scène, écrivains, musiciens et scénographes de leurs spectacles tout en participant à bien d’autres aventures, individuelles et collectives.

Mais cette année leur goût de l’improvisation et du mélange des genres a dû surfer sur une actualité décourageante et mortifère.

D’où l’interrogation initiale :

Que dire, que faire ? Que raconter quand un monde s’effondre ? Et dans quel langage ?

Pour le langage et le style, la réponse est à leur image : festive et réfléchie, désinvolte et grave, cultivée et foutraque, politique et mythologique. Entre marché persan et auberge espagnole. Voici "l’insupportable monde" de Don Quichotte revu par la musique de Brel. Mais aussi une fanfare éclatante, la mélancolie du jazz ou le rythme choral de… Bach. Le tout structuré avec l’aide de trois musiciens professionnels.

Mais la musique n’est qu’une des manières de donner corps et consistance à une alternance de solos et de mouvements choraux qui commentent, applaudissent ou critiquent les réflexions, divagations, rêveries des cinq solistes de base. Qui donnent aussi la parole à Anne-Marie Loop, solide Antigone qui rive son clou à Créon.

Constamment, on frôle l’actualité déprimante de la Covid19 mais pas pour s’y enfoncer mais aller au-delà, avec une bonne humeur communicative et un cynisme tranquille. Les sujets vont et viennent avec une certaine exaltation comico-poétique : théâtre, crise, chômage, aventure, durée, mort. Les thèmes se chevauchent, se bousculent dans un joyeux désordre, se contredisent, passent du rêve à la velléité d’action : "A quoi bon brûler d’une soif sauvage puisque nous allons tous périr ?"…"Quel sera notre avenir ? Je ne sais pas. Je n’ai que ma révolte, ma nostalgie, mes idéaux".

Hamlet et son "être ou ne pas être" servent de fil conducteur… détourné. "Le dilemme c’est agir ou abandonner. S’armer ou subir. Hamlet est désespéré mais ça ne fait pas de lui un suicidaire". Agir mais contre qui et comment ?

La fin pose la question de la violence légitime étendue à une minorité qui refuse de protéger la planète de la mort collective. Violence légitime ? Escalade de la violence ? "Je ne veux rien affirmer. Je veux juste poser la question. "

Et face au Covid qui rode la réponse là aussi est poétique :

N’y a-t-il pas une providence spéciale à la chute d’un moineau ?

Si notre heure est venue, elle n’est pas à venir.

Si elle n’est pas à venir, c’est pour maintenant.

Que ce soit à présent ou pour plus tard. Se tenir prêts. Voilà tout.

Au total, une sarabande dynamique et exaltée où le plaisir d’exister l’emporte sur la menace de la mort, où les corps des acteurs bondissent, rebondissent, s’affirment par le discours ou se déguisent. Des figures mythologiques surgissent ; la mystérieuse chouette d’Athéna, le centaure comique de Jérôme de Falloise battant du pied sous l’œil médusé d’Antigone. Et chaque acteur ira secouer le ptérodactyle mythique, surgi de la préhistoire, suspendu bien haut dans l’espace passant sur lui sa rage, sa frustration d’un monde révoltant.

Une performance pétaradante qui épouse notre monde désaxé par la Covid19 pour s’élever à un niveau de joie de vivre qui dépasse ce climat funeste.