Un grand amour de Nicole Malinconi aux Martyrs

Janine Godinas - Un Grand Amour
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Janine Godinas - Un Grand Amour - © Virginie Lançon

Peut-on, au nom de l’amour, accepter le pire ?

CRITIQUE ***

Un fauteuil moelleux, une petite table doucement éclairée et derrière, un grand miroir sur fond de papier peint à fleurs. C’est dans cet espace intime, imaginé par le scénographe Rudy Saboughi, que Janine Godinas évoluera, assise face à nous la plupart du temps. A portée de sa main, un livre intitulé Au fond des ténèbres et signé Gitta Sereny. Sous-titre : Un bourreau parle : Franz Stangl, commandant de Treblinka. La comédienne incarne précisément Theresa, veuve du SS autrichien Franz Stangl .

A la fin de la guerre, Stangl échappe à la justice et trouve refuge au Brésil avec sa famille. Il y coule des jours paisibles pendant seize ans. Débusqué par Simon Wiesenthal et extradé vers l'Allemagne, il y est jugé en 1970 et condamné à la prison à vie. Il meurt d’un arrêt cardiaque l’année suivante. Quelque mois auparavant, la journaliste britannique Gitta Sereny avait mené avec lui de longs entretiens. Pour compléter son enquête, elle se rend ensuite à Sao Paulo où sa veuve vit toujours dans la maison familiale. L’ensemble des interviews paraîtra sous le titre Au fond des ténèbres.

C’est donc dans les pas de Gitta Sereny que Nicole Malinconi a choisi de mener son propre chemin en publiant Un grand amour. Et l’on n’est pas étonné de découvrir que c’est sur le personnage de Theresa qu’elle a centré son monologue, poursuivant le questionnement qui se trouvait déjà au cœur de son ouvrage Vous vous appelez Michelle Martin : peut-on, au nom de l’amour, accepter le pire ? Avec la différence que l’une a été une complice passive, l’autre une complice agissante. Malinconi n’a jamais écrit pour le théâtre, mais on constate, une fois de plus, que ses textes sont souvent portés à la scène. Ici encore, à travers cette écriture très personnelle entre documentaire et fiction, elle réussit à nous dire l’indicible, à trouver les mots justes et sensibles pour traduire une réalité complexe, celle d’une conscience tourmentée. Theresa revit ses souvenirs et ses doutes depuis l’entrée de son mari au parti nazi dès 1936 jusqu’à ses hautes fonctions aux camps de Sobibor et Treblinka, pour en arriver à la vie confortable de l’exil brésilien. Elle répond aux questions de l’invisible journaliste, mais c’est aussi à elle-même qu’elle s’adresse, et le miroir joue à fond son rôle métaphorique. Comment a-t-elle pu accepter que son mari ait organisé la mort de millions de Juifs ? Pourquoi est-elle restée à ses côtés ? Au début, elle a cru à ses mensonges : il n’était qu’un fonctionnaire dans les camps, appelé à construire des bâtiments, ce n’était pas lui qui tuait les Juifs … Mais à partir du moment où elle découvre la vérité, pourquoi n’a-t-elle pas menacé de le quitter s’il ne renonçait pas à son sinistre travail ? Par amour, répète-t-elle inlassablement. " Les raisons de ne plus l’aimer, moi je les ai contournées ; je m’en suis détournée comme on détourne le regard sans avoir vraiment vu, sans avoir vraiment voulu voir " dit-elle. Et pourtant, elle confesse s’être plus d’une fois refusée à lui, quand le doute était trop fort. Autre excuse : la soumission obligatoire à la terreur du parti. On devine aussi d’autres raisons, plus obscures, qui renvoient à la théorie de Hannah Arendt sur la banalité du mal.

Le metteur en scène Jean-Claude Berutti a opté pour une ambiance feutrée de confession. Sous son œil rigoureux, Janine Godinas incarne intensément et de manière très intériorisée le personnage ambigu de Theresa, traversé de questionnements, certes, mais qui s’est, au fil du temps, construit une carapace de bonne conscience, justifiant au nom de l’amour sa lâche complicité.

Infos pratiques :

Un grand amour de Nicole Malinconi

Mise en scène : Jean-Claude Berutti

A voir au Théâtre des Martyrs (Production du Rideau de Bruxelles) jusqu’au 19 novembre