"Un fils de notre temps" au Petit Varia

Benoît Verhaert remet en lumière un texte prémonitoire d’Ödön von Horvath.

CRITIQUE

Avec sa compagnie La Chute, Benoît Verhaert  s’attache depuis 2010 à monter de grands textes de la littérature, théâtraux ou non, à destination d’un public très large, et en particulier des adolescents.

C’est vers un roman qu’il s’est tourné pour sa dernière création : "Un fils de notre temps" d’Ödön von Horvath, cet écrivain allemand décédé abruptement à l’âge de 36 ans, l’année même de la publication de l’œuvre, en 1938. Souvent Comparé à Brecht, ce résistant au nazisme a vu ses livres brûlés et qualifiés de "dégénérés" avant de fuir vers l‘Autriche et ensuite la France.

Nous sommes en Allemagne à la fin des années trente. Un jeune homme a choisi de rejoindre l’armée du Reich et d’embrasser l’idéologie nazie triomphante. Lors d’une permission, le voilà confronté à son père devenu pacifiste, comme toute sa génération, après la guerre de 14, et qui lui reproche sa nouvelle orientation. Mais quel argument opposer à ce garçon autrefois au chômage à qui l’armée a donné une sécurité matérielle, une identité à travers l’uniforme, une position sociale grâce au grade de caporal, une cause à défendre et un sens à sa vie ? Que répondre à ce fils qu’il a jadis chassé parce qu’il avait volé ?

Nous suivrons le jeune soldat dans ses aventures militaires. Au père biologique absent succède un père de substitution : le capitaine et son apologie de la guerre, son culte de la force, son mépris pour ces "pouilleux  de Polonais qu’il faut envahir sans état d’âme car leur sous-sol est riche en minerais. Mais la guerre va dévorer ces fidèles zélateurs : le capitaine mourra sous les balles ennemies et son protégé sera gravement blessé au bras. Désenchanté, déclassé, celui-ci traînera sa carcasse invalide dans un pays en ruines, hanté par l’image d’une jeune femme, Anna, aperçue avant sa mobilisation et qu’il tentera en vain de retrouver.

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Un fils de notre temps, au Petit Varia © Isabelle De Beir

Fidèle à l’original, Benoît Verhaert a opté pour une mise en scène sobre et non réaliste. Egalement scénographe, il s’est inspiré de l’esthétique expressionniste  en vogue à l’époque. Des masques cadavériques cachent parfois les visages, accentuant l’atmosphère onirique du récit. Très peu d’accessoires sur le plateau, à l’exception d’une table et de quelques chaises dont les pieds vont de guingois, rappelant notamment les films de Fritz Lang comme M le Maudit. Comme souvent chez Verhaert, des musiques accompagnent ou soulignent l’action : un tambour scande les ardeurs guerrières tandis qu’un accordéon ajoute une touche populaire à la manière de Brecht. C’est Gilles Masson qui assume à la fois le rôle de musicien et celui de comédien. Cédric Cerbara, Laurie Degand et Benoît Verhaert lui-même se partagent avec talent les autres rôles.

Plus de quatre-vingts ans après sa publication, ce texte n’a rien perdu de sa force ni de sa pertinence et offre un parallèle troublant avec notre époque. Il montre comment un individu qui ne trouve pas sa place dans la société peut en arriver à aliéner sa conscience et sa liberté au profit d’idéologies mortifères qui prônent la haine de l’autre. On pense aussi bien à ces jeunes déboussolés partis en Syrie pour combattre sous la bannière de l’Etat islamique qu’à la montée de l’extrême droite en Europe et ailleurs. L’auteur interroge aussi le rôle des pères et des éducateurs en général : comment ouvrir les enfants au monde sans pour autant leur imposer des choix... ? Ce spectacle est une bonne occasion d’en débattre ; les acteurs sont présents tous les soirs dans la foulée pour animer la discussion.

En pratique

" Un fils de notre temps " d’Ödön von Horvath

Mise en scène : Benoît Verhaert

Jeu : Cédric Cerbara, Laurie Degand, Gilles Masson, Benoît Verhaert

A voir au Petit Théâtre Varia jusqu’au 30 novembre

L'interview du Théâtre Varia