"Tu fais la femme" de Carole Lambert au Marni : le théâtre de l'absurde revisité par de jeunes virtuoses

Tu fais la femme
Tu fais la femme - © Alice Piemme / AML

Critique ***

Présenté pour la première fois à Mons en septembre dernier dans le cadre du "Festin", Festival Mons-Borinage dédié à la jeune création, "Tu fais la femme" est accueilli au Théâtre Marni par le Rideau de Bruxelles, coproducteur du spectacle. Carole Lambert y met en scène son premier texte, en gestation depuis ses années d’études au Conservatoire de Mons où elle a rencontré ses quatre interprètes : Amandine Chevigny, Guillaume Druez, Morgane Gilles et Louis Marbaix.

En chemise blanche et pantalon noir, ils s’affairent autour d’une table de cuisine dans le fond de la salle. Poêle, farine, oeufs : tout est là pour préparer des crêpes … et nous mitonner un des objets théâtraux les plus atypiques de cet automne.

"Tu fais la femme", c’est non seulement le titre du spectacle mais aussi, sous sa forme interrogative, la question qui l’ouvre, comme un défi lancé par la comédienne Amandine Chevigny à ses copains de jeu. Mais s’il s’agit bien de jouer, la proposition est grave, car comment "faire la femme" quand on est un garçon ? Mettre une jupe ? Accentuer son côté fragile ? Projeter un avenir de couple où la femme resterait à la maison pour s’occuper des enfants ? Nous retrouverons les parents en fin de parcours ; le temps a passé, le couple s’est fané et s’inquiète de l’homosexualité du fiston. Entre ces deux moments, nos quatre acteurs joueront aussi à se désennuyer en imaginant mille manières de passer le temps, à se battre à mort puis à ressusciter, à raconter des histoires de famille, à énumérer des recettes de cuisine, ils enfileront des tabliers à fleurs pour exécuter une pimpante danse folklorique … tout en poursuivant la préparation et la dégustation des crêpes.

Ce texte de Carole Lambert a de quoi dérouter. Sans structure apparente, il se présente plutôt comme une juxtaposition de fragments et nous balade d’un thème à l’autre, manipulant les clichés, poussant les situations jusqu’à l’absurde. Et nous ramène ainsi à nos jeux d’enfants, quand il suffisait de prononcer un mot pour qu’il prenne forme, quand on pouvait tuer pour du faux, abandonner brusquement un amusement pour en inventer un autre. Et renvoie finalement à la vie, comme succession de moments disparates. Sans avoir l’air d’y toucher, l’auteure aborde des thématiques contemporaines comme le genre, le couple ou l’emprise des modèles sociaux. Elle joue aussi avec les codes du théâtre : il n’y a pas vraiment de personnages et les rôles sont interchangeables, des didascalies sont énoncées au micro, et ce qui se dit ne se traduit pas forcément par des gestes correspondants. Mais c’est avec rigueur et précision qu’elle met en scène son joyeux chaos, secondée par des acteurs complices qui le portent avec une énergie et un humour pince-sans-rire irrésistibles.

L’univers de Carole Lambert n’est pas sans rappeler Ionesco et Beckett, mais à travers une sensibilité et une écriture bien d’aujourd’hui.

EN PRATIQUE

"Tu fais la femme", écriture et mise en scène de Carole Lambert

Avec : Amandine Chevigny, Guillaume Druez, Morgane Gilles et Louis Marbaix

A voir au Théâtre Marni (Production du Rideau de Bruxelles) jusqu’au 24 novembre