Thierry Hellin éblouissant en père au bord de la crise de nerfs, dans "Le champ de bataille" au Poche

CRITIQUE ***

"Mars" (Fritz Zorn), "Pas pleurer" (Lydie Salvayre), et aujourd’hui "Le Champ de Bataille", second roman de Jérôme Colin, écrit à la première personne : Denis Laujol nous démontre cette fois encore, dans ce "seul en scène", qu’il est passé maître dans l’art d’adapter une œuvre non théâtrale.

Jamais cuvette de WC n’aura aussi bien porté son surnom ironique que dans cette  nouvelle création de Denis Laujol. Haussée sur une estrade, éclatante de blancheur sous les spots, elle est ce trône dérisoire d’un roi déchu : un père complétement dépassé par ce fils de quinze ans qu’il ne reconnaît plus, qui un jour, sans prévenir, s’est mis à claquer les portes, à ne plus répondre que par onomatopées, à se traîner du divan au lit … et à le traiter de "boulet". Position de repli idéale, il peut à loisir y cuver sa colère ou encore y lire et rêver de ces trains mythiques qui parcourent les Andes ou la Thaïlande… Trains dont le vacarme traversera  plusieurs fois le spectacle, appel vers un ailleurs illusoire, opposé à un autre leitmotiv sonore récurrent, plus proche de la sombre réalité : les claquements de portes du fiston.

Denis Laujol réussit à nous transmettre toute la saveur de l’original, son écriture vive et imagée, son humour à la John Fante. Si Elise, la petite sœur, tient une place plus réduite  ici, le récit s’en trouve resserré, et c’est tout profit pour le rythme de l’ensemble ; son retour, en fin de parcours, n’en sera que plus surprenant … Le spectacle met en lumière les multiples dimensions du roman. C’est d’abord une guerre, sur plusieurs fronts et sans trêve.  Les hostilités commencent dès le petit déjeuner et reprennent le soir sur le divan et dans la chambre rendue à l’état de "compost". Mais Paul est aussi indocile à l’école qu’à la maison. Notes exécrables, insolence, provocations, … et enfin exclusion accompagnée de cette maxime du sinistre proviseur : "Quand une pomme est pourrie, on la retire du panier". C’est la phrase de trop, celle qui va ranimer chez le père le souvenir de sa propre adolescence turbulente et susciter sa réflexion. Le système scolaire n’a-t-il donc pas changé ? S’acharne-t-il toujours à formater les esprits, à punir, à exclure … ? Et l’exclusion n’est-elle pas à l’origine d’une violence plus globale dans la société ? C’est au cœur de cette violence-là que le dialogue pourra se renouer entre le père et son fils.

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Le champ de bataille, de Jérôme Colin - Théâtre de Poche Laurent Burnier

Mais "Le Champ de Bataille" ne nous conte pas seulement les tribulations d’un père d’adolescent rebelle. Il sonde aussi le vertige de la quarantaine galopante et les questions existentielles qui l’accompagnent. On n’a pas vu le temps passer, tout est allé trop vite, les enfants ont grandi, les rêves se sont cassé la figure, … Et si la situation familiale est explosive, celle du couple n’est pas plus brillante : finis les câlins, le quotidien a tué le désir. Quand on vit ensemble depuis vingt ans, comment résister à l’usure, préserver la fraîcheur des débuts ? Les souvenirs heureux viennent se cogner au présent … La distance se creuse aussi dans la stratégie à adopter face au fils : si lui dramatise, attaque frontalement et sort de ses gonds, Léa pactise et attend que l’orage passe. Sa patience se lit dans cette vidéo qui surplombe le "trône" et montre un puzzle de perroquet en train de se construire lentement au fil de la soirée.

Il fallait un acteur d’une belle trempe pour assumer ce monologue où défilent une kyrielle de personnages : les deux enfants, la compagne, la psy, le proviseur, … Calé sur son siège pendant une bonne partie du spectacle, Thierry Hellin est éblouissant dans cet exercice. Mais surtout, il joue admirablement les états d’âme complexes qui traversent son héros, avec cette puissance naturelle qu’il impose d’emblée sur le plateau. Colère, découragement, révolte… il est aussi ce père aimant toujours épris de sa femme et qui ne trouve pas forcément la bonne attitude pour affronter la réalité.

"Le Champ de bataille" : un regard aigu et drôle sur la famille, le couple, l’école, mais aussi, en filigrane, la violence à l’œuvre dans la société. Et de surcroît, une excellente thérapie familiale !

EN PRATIQUE

"Le Champ de Bataille" de Jérôme Colin

Mise en scène : Denis Laujol

Jeu : Thierry Hellin

A voir au Théâtre de Poche jusqu’au 23 novembre