Théâtre : Last Exit to Brooklyn (Coda) d'Hubert Selby Jr. ***

Last Exit to Brooklyn (Coda)
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Last Exit to Brooklyn (Coda) - © M.Boermans

Une fresque humaine magnifiquement orchestrée par Isabelle Pousseur.

Critique ***

Un immeuble comme microcosme d’une société ou métaphore du monde. De nombreux écrivains en ont fait leur chef-d’œuvre : rappelez-vous La vie mode d’emploi, le roman labyrinthique de Georges Perec ou L’immeuble Yacoubian d’Alaa al-Aswany qui décrit avec une grande liberté de ton les maux de l’Egypte contemporaine. Cette liberté de ton, on la retrouve aussi dans Last Exit to Brooklyn, premier roman de l’Américain Hubert Selby Jr. Publié en 1964, il crée le scandale et fait même l’objet d’un procès pour obscénité en Angleterre… Les différents chapitres se présentent comme des récits indépendants l’un de l’autre qui se déroulent autour des années 50 dans Red Hook, le quartier des docks de Brooklyn. C’est le dernier chapitre, intitulé Coda/Bout du monde, qu’Isabelle Pousseur a choisi de mettre en scène. Il raconte la vie, pendant vingt-quatre heures, de cinq familles habitant un même immeuble de ce quartier. Nous nous réveillons avec elles un samedi matin : comment vont-elles occuper cette journée de congé, quelle relation ont-ils aux loisirs et au plaisir ?

Si Red Hook est devenu aujourd’hui un coin branché fréquenté par les artistes, il était à l’époque un quartier dur, peuplé de dockers, d’ouvriers et de chômeurs, où blancs, noirs et Portoricains cohabitaient cahin-caha. C’est donc une réalité sombre qui nous éclate d’emblée à la figure : les couples s’injurient et se déchirent, les parents engueulent leur progéniture, les voisins se détestent. Le tout dans un argot ordurier. C’est le cycle infernal chômage / pauvreté / alcool. Les femmes et les enfants, en particulier, subissent la loi des hommes et leur violence. Bref, "les horreurs d’une vie sans amour" pour citer Hubert Selby Jr répondant à un journaliste qui lui demandait de décrire son livre.

Une fenêtre s’ouvre cependant avec Ada, qui vit seule, dans le souvenir de son fils mort à la guerre et de son mari dont elle étale chaque soir le pyjama sur le lit conjugal. Ada qui retrouve la sérénité au printemps, grâce au retour des rayons du soleil, des feuilles nouvelles. Brigitte Dedry est impressionnante dans le rôle de cette vieille dame juive oscillant entre ses élans mystiques autodestructeurs et son goût de la vie. Comme les autres comédiens (ils sont dix en tout, cinq filles et cinq garçons), elle se transforme aussi au gré des scènes : on la retrouve ainsi en ado bagarreur ou en danseuse minijupée sexy ! C’est notamment à ces dix magnifiques acteurs que l’on doit la réussite du spectacle : totalement investis dans leurs personnages, ils parviennent aussi à en changer à un rythme étourdissant. Les vêtements volent sur le plateau, et ces métamorphoses, loin de ralentir le rythme, participent au contraire à la vitalité de la mise en scène. Didier Payen leur a créé une scénographie imaginative, à la fois belle, fonctionnelle, et capable, elle aussi, de transformations surprenantes qui mènent le spectateur de l’intérieur de la résidence pour les scènes intimes, aux rues du quartier pour les bagarres entre bandes de jeunes rivales et la soirée dans la boîte de nuit.

Excellente directrice d’acteurs, Isabelle Pousseur orchestre aussi avec une maîtrise époustouflante cette fresque humaine. Plutôt que d’en esquisser un tableau réaliste, elle la conçoit comme une partition visuelle et sonore : à certains moments les voix parlées forment des duos, des trios, ou des chœurs qui renvoient aux tragédies antiques. Les scènes de groupes sont presque chorégraphiées, et celle de la bataille de rue fait évidemment songer à West Side Story. Laurie Anderson, James Brown, Patti LaBelle, … omniprésente, la musique joue un rôle important : elle situe l’époque, crée des ambiances ou fait écho aux sentiments des protagonistes (elle s’étire un peu trop longuement quand elle rythme la fièvre du samedi soir). Ce choix de ne pas verser dans le misérabilisme, cette distance presque brechtienne, nous rendent les personnages d’autant plus… proches, paradoxalement, et font apparaître la part d’humanité cachée en chacun d’entre eux.

Trois heures de spectacle (entracte compris)… Vous avez dit trois heures ??? Oui, en effet, trois heures… de bonheur !

Informations pratiques :

Last exit to Brooklyn (Coda) d’Hubert Selby Jr.

Mise en scène : Isabelle Pousseur

Interprétation : Pedro Cabanas, Paul Camus, Brigitte Dedry, Simon Duprez, Edoxi Gnoula, Anatole Koama, Mathilde Lefévre, Aline Mahaux, Julie Rahir, Pierre Verplanken et la participation de Yanaé Minoungou. !

A voir au Théâtre de Liège jusqu’au 5 octobre, et en octobre 2018 au Théâtre Varia (pour le Rideau de Bruxelles).