"Terreur" de Friedrich von Schirach au Théâtre Le Public, ou le procès de la justice

"Terreu" au Théâtre Le Public
"Terreu" au Théâtre Le Public - © Alice Piemme

CRITIQUE ***

Si les procès s’invitent volontiers au cinéma, le théâtre, par contre, les boude. Trop austères, trop statiques ? Impossibles à mettre en scène? Et pourtant, avec ses discours, son rituel, ses codes, un procès n’est-il pas théâtral par essence? Tous ces doutes s’effondrent devant la belle réussite de Pauline d’Ollone et de ses comparses.

Tout d’abord, l’auteur n’est pas le premier venu en la matière : Friedrich von Schirach, brillant avocat pénaliste allemand, s’est aussi fait une réputation mondiale avec ses romans, nouvelles et essais, tous inspirés par son métier. "Terreur" est sa première pièce. D’entrée de jeu, les spectateurs sont impliqués : vous serez les jurés, Mesdames et Messieurs, et à l’issue du procès d’assises dont vous suivrez le déroulement, vous aurez à vous prononcer sur la culpabilité ou non de l’accusé. Un cas complexe de justice et de conscience : le 26 mai 2013, à 21h21, Lars Koch, major de l’armée de l’air, abat un avion de ligne détourné par un terroriste et sur le point de s’écraser sur le stade de football de Munich. Il avait pourtant reçu l’ordre de ne pas tirer. Accusé d’avoir causé la mort des 164 passagers, il répond que son geste  a sauvé la vie des 70.000 personnes présentes dans le stade.

Toutes les étapes du procès se déroulent selon les règles du genre: accusation, reconstitution des faits, audition des témoins, plaidoiries … L’auteur ne prend pas parti, bien sûr, au spectateur de se forger son opinion au fil d’arguments subtilement développés. L’accusé reconnaît sa faute, mais il refuse de la qualifier de meurtre : dans une situation d’extrême urgence, il faut agir vite, plaide-t-il, et il a fait ce qui lui semblait "juste". Au-delà de ce cas précis, les questions posées sont essentielles : la justice est-elle seulement l’application stricte de la loi? Est-ce une erreur de faire confiance à sa conscience ? Existe-t-il, dans certaines circonstances, un devoir de désobéissance ?

Révélée récemment par des spectacles très originaux, Pauline d’Ollone confirme, dans ce travail de "commande", ses talents de metteuse en scène et de directrice d’acteurs. Elle joue intelligemment avec  la particularité de la salle et cette proximité entre comédiens et public. Chacun se sent partie prenante de ce passionnant débat. Le suspense est entretenu jusqu’à la dernière seconde, grâce aux ingénieux changements de rythmes, à la dynamique des mouvements et au jeu intense des acteurs ; sous la rigueur des plaidoiries, on sent vibrer des êtres humains, et quand ils écoutent en attendant leur tour, on devine leur trouble ou leur colère. Sous le regard lucide de Pauline d’Ollone, ce procès devient aussi celui de la justice : sur quelles bases est rendu un jugement ? Sur l’éloquence et/ou le pouvoir manipulateur d’un avocat ? Sur des peurs et des indignations subjectives ?

Un spectacle fort, interpellant, qui concerne à la fois l’individu et la société : comment assumer la peur engendrée par le terrorisme, et comment inscrire cette peur dans des lois justes ? Ce soir-là, la discussion s’est prolongée bien au-delà des derniers applaudissements. Le théâtre avait joué son plus beau rôle.

EN PRATIQUE

"Terreur" de Friedrich von Schirach

Mise en scène : Pauline d’Ollone

Avec : Pierange Buondelmonte, Serge Demoulin, Patricia Ide, Sarah Messens, Jérémie Siska et Alexandre Trocki

A voir au Théâtre Le Public jusqu’au 22 juin