"Tchaïka" aux Martyrs, une magnifique adaptation de "La Mouette" de Tchekhov. Poétique, troublant, raffiné.

CRITIQUE ****

D’abord costumière, Natacha Belova s’est ensuite passionnée pour la marionnette dont elle est devenue une créatrice virtuose. Après avoir participé à de nombreuses productions, notamment avec la compagnie Point Zéro, elle nous propose ici son premier spectacle, en collaboration avec la comédienne chilienne Tita Iacobelli. "Tchaïka" ("mouette" en russe) a déjà conquis le public chilien et poursuit sa tournée chez nous.

Une vieille dame au visage creusé apparaît d’un pas chancelant : c’est une marionnette à taille humaine manipulée par Tita Iacobelli. "Où suis-je ?" interroge-t-elle. Une voix lui rappelle la raison de sa présence : elle est attendue dans ce théâtre pour interpréter une dernière fois "La Mouette" de Tchekhov. Ce sont ses adieux à la scène. Alors qu’elle se prépare à endosser le rôle de la jeune Nina, la mouette prête à tout pour briller sur les scènes moscovites, la même voix lui précise qu’elle n’en a plus l’âge ; il s’agit d’interpréter Arkadina, l’actrice sur le déclin… Sa mémoire l’abandonne, elle confond les temps et les lieux, mais refuse de le reconnaître et insiste pour jouer malgré tout. Dans son esprit fatigué, fiction et réalité s’entrecroisent. La trame de la pièce finit par se mêler à celle de sa propre vie de comédienne. Des bribes tchekhoviennes émergent de son cerveau déglingué: dialogues avec Konstantin, le fils mal-aimé, et Trigorine, l’amant infidèle. Tchaïka se souvient aussi de sa jeunesse, des rôles qu’elle a joués, de l’époque où elle incarnait Nina, convaincue, comme elle, de sa vocation d’artiste.

2 images
« Tchaïka » au Théâtre des Martyrs © Michael Gálvez

Natacha Belova et Tita Iacobelli esquissent le portrait d’un personnage attachant, qui s’accroche passionnément à la vie ("je ne pense jamais ni à l’avenir ni à la mort") et à son métier d’actrice. A travers une complexe et vertigineuse mise en abyme du théâtre et du temps : la marionnette apparaît peu à peu comme le double vieilli de la comédienne qui la manipule… Celle-ci joue subtilement de cette ambiguïté, tout en prêtant aussi sa voix aux autres rôles avec une virtuosité prodigieuse.

Avec pour seul décor un guéridon, un fauteuil, un rideau, … Natacha Belova et Tita Iacobelli réussissent admirablement à traduire cette atmosphère tchekhovienne faite de mélancolie, de douce ironie, et d’amour pour la vie au-delà des désillusions et des années qui passent. Des flocons de neige qu’on recueille dans la main, un miroir pour refléter une séquence de maquillage, une mouette empaillée, … autant de symboles poétiques pour suggérer le glissement feutré vers la mort.

Ode à la vie et au théâtre, "Tchaïka" est un spectacle magnifique où la marionnette atteint un niveau de qualité artistique et de force poétique remarquable.

EN PRATIQUE

"Tchaïka" d’après Anton Tchekhov

Jeu : Tita Iacobelli

Mise en scène Natacha Belova et Tita Iacobelli

A voir au Théâtre de Martyrs jusqu’au 20 octobre et au Théâtre Blocry de Louvain-la-Neuve du 4 au 14 février