"Sylvia" au Théâtre National. Un spectacle éblouissant qui questionne la création au féminin

Sylvia, au Théâtre National
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Sylvia, au Théâtre National - © Hubert Amiel

CRITIQUE ****

Sous ce simple prénom se cache l’Américaine Sylvia Plath, écrivaine phare du siècle dernier, icône féministe (malgré elle), constamment déchirée entre son désir d’écrire et ses aspirations à être une mère/épouse parfaite. Une vie brève et intense marquée par les dépressions  et brutalement interrompue par un suicide à l’âge de trente ans.

Ce personnage fascinant a déjà séduit les biographes et les romanciers. Il inspire aujourd’hui à Fabrice Murgia sa plus brillante mise en scène. Point de départ : la comédienne Clara Bonnet (qui fait partie du spectacle) lui fait découvrir le journal intime de la poétesse, où il voit d’emblée un passionnant matériau de théâtre. C’est donc sous le signe du féminin que prend forme d’entrée de jeu ce nouveau projet. Et c’est le féminin qui domine le plateau du Théâtre National, à commencer par le casting : Fabrice Murgia a réuni neuf comédiennes d’âges, d’origines et de langues diverses. Tandis que les spectateurs prennent place, elles s’approprient déjà l’espace et déambulent ou échangent quelques mots, légères et court vêtues à la mode des années 50-60 : robes fleuries et virevoltantes ajustées à la taille, hauts talons et ongles vernis. Chacune, à tour de rôle, incarnera le personnage complexe de Sylvia Plath.

Passionné de cinéma, le metteur en scène a eu la bonne idée de nous transporter sur un plateau de tournage : nous assisterons, en direct, à la réalisation d’un film sur Sylvia Plath, projeté sur des  écrans, et à son " making off ". Des caméras, visibles de la salle ou hors champ,  se déplacent au gré des scènes (avec la talentueuse Juliette Van Dormael aux commandes). Et c’est au même dynamisme qu’obéit le décor : des modules amovibles manipulés à vue par les comédiennes et qui, comme dans les jeux de cubes, se combinent pour créer ici un coin cuisine, là un bout d’escalier ou de jardin …

Le féminin se décline aussi en musique. On sait que Fabrice Murgia a pris goût récemment à l’opéra (on a pu apprécier son talent la saison dernière avec " Menuet " d’après le roman éponyme de Louis-Paul Boon). C’est à l’artiste flamande An Pierlé  qu’il a fait appel : pianiste, compositrice et chanteuse, elle est ici accompagnée en live par les musiciens de son quartet. Perchés en permanence sur des modules du décor, ils font partie intégrante de l’action. Plus qu’un simple accompagnement, leur musique donne l’impulsion aux actrices. Et l’on est ébloui par la palette sonore de la musicienne, des chansons mélancoliques délicatement réverbérées par le piano aux rythmes jazz rock plus percutants.

On pouvait s’attendre à ce que ce portrait d’une écrivaine s’appuie sur des fragments de textes et nous fasse découvrir son écriture … C’était sans compter avec la mesquine vigilance des ayants droit, comme annoncé dans le spectacle. Pas de source directe donc, mais plutôt une approche impressionniste qui évoque, au fil des mots et des images, des moments de sa vie tourmentée, zones d’ombre et de lumière. A partir de la vision initiale du suicide dans le four de la cuisinière, ils se déplient en flash-back : la mort prématurée du père, l’interview pour le magazine " Mademoiselle ", l’amour pour ses enfants, ses dépressions chroniques, sa rencontre, son mariage et sa relation orageuse avec le poète Ted Hughes… Et un fil rouge : le combat permanent - machine à écrire contre machine  laver - mené pour exister comme écrivaine au sein du mariage et face aux préjugés de la société anglo-saxonne de l’époque. Comme Emily Dickinson, Virginia Woolf et Anne Sexton … Un combat qui résonne encore puissamment aujourd’hui, à entendre en voix off les discussions des actrices enregistrées au fil des répétitions, et comme un écho au ras-le-bol exprimé récemment par des professionnelles du théâtre révoltées par l’inégalité hommes femmes dans leur sphère artistique.

Fabrice Murgia maîtrise magnifiquement l’architecture complexe de cette ambitieuse construction en abyme. La technique, pourtant hypersophistiquée et omniprésente, n’écrase jamais la vitalité et la dynamique du plateau, ni les neuf  comédiennes qui l’habitent intensément. Musique, cinéma et théâtre se conjuguent et s’électrisent mutuellement, sans que jamais l’un prenne le pas sur l’autre. Ce portrait bouleversant vous donnera une seule envie : vous précipiter dans une librairie pour y dénicher les œuvres complètes de Sylvia Plath.

EN PRATIQUE

Sylvia " : à voir au Théâtre National jusqu’au 12 octobre

Mise en scène : Fabrice Murgia

Musique : An Pierlé

Avec : Valérie Bauchau, Clara Bonnet, Solène Cizeron, Vanessa Compagnucci, Vinora Epp, Léone François, Magali Pinglaut, Ariane Rousseau, Scarlet Tummers et Alfredo Cañavate

En tournée

La Louvière - Central - 14.03.19
Mons - MARS - 26.03.19
Anvers - Toneelhuis & Opera21 - deSingel - 25 et 26.04.19