Soufi mon amour, d'Elie Shafak : une quête spirituelle d'aujourd'hui dans l'Orient du 13e siècle

Soufi, mon amour au Théâtre des Martyrs
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Soufi, mon amour au Théâtre des Martyrs - © Isabelle De Beir

Depuis sa mise en scène de Nathan le Sage, Christine Delmotte est restée fidèle à l’un de ses thèmes de prédilection : la spiritualité, principalement dans ses modalités orientales. Avec sa dernière création, Soufi mon amour, c’est le soufisme qu’elle explore, ce courant mystique et poétique de l’Islam, qui fait fi des divisions entre sunnites et chiites et enseigne un dieu d’amour plutôt qu’une obéissance stricte aux règles de la charia.

Une fois de plus, c’est un roman qui a été le déclic de ce projet : Christine Delmotte, en effet, préfère souvent adapter un roman plutôt que de se couler dans le moule préfabriqué d’une pièce de théâtre. Pour évoquer la figure du grand poète soufi Rûmi, qui a vécu au 13e siècle, l’écrivaine turque Elif Shafak nous conte l’histoire d’une Américaine d’aujourd’hui, Ella Rubinstein, qui a tout pour être heureuse, du moins en apparence. Mais, à l’aube de ses quarante ans, elle se demande si elle n’est pas passée à côté d’elle-même. Décidée à reprendre une activité professionnelle, elle est engagée comme lectrice par un agent littéraire. Dès sa première mission, elle tombe sur un manuscrit signé Aziz Z. Zahara, qui retrace la rencontre entre Rûmi et le plus célèbre derviche du monde musulman, Shams de Tabriz. Une découverte qui va changer sa vie.

Christine Delmotte se révèle une fois de plus excellente conteuse, par sa virtuosité dans l’ingénieuse organisation des différents niveaux de narration. Le passé de Rumi et le présent d’Ella, Ella et la tendre correspondance qu’elle entretient par internet avec Aziz, l’auteur du roman … tous ces plans cohabitent sur le plateau de manière fluide et évidente. La metteuse en scène s’entoure d’une fidèle équipe de talentueux comédiens qui ont déjà fait leurs preuves dans ce type de travail scénique. La scénographie est sobre et ne cède pas à la tentation d’un orientalisme de pacotille. Les derviches tourneurs et leurs danses extatiques, créés par Rûmi et essentiels pour la compréhension de son message, sont présents à travers tout le spectacle, mais de manière subtile.

Quant au propos de la pièce, il éclaire notre connaissance des religions, et de l’Islam en particulier : aux partisans d’une interprétation étroite du Coran et de la charia, le soufisme, souvent ignoré des Musulmans eux-mêmes, oppose l’amour et l’ouverture d’esprit. Le Coran, nous dit Rûmi, est une rivière composée de nombreux courants, ou encore " Que la lumière du soleil ne soit pas obscurcie par l’aveuglement de celui qui ne veut pas le voir ". Rûmi et ses disciples ont d’ailleurs souvent payé très cher leur anticonformisme, comme le montre la pièce. Et au-delà, le soufisme ne renvoie-t-il pas aux spiritualités juive et chrétienne ?

Soufi, mon amour d’Elif SHAFAK

Mise en scène : Christine Delmotte

Interprétation : Marouane Amimi, France Bastoen, Christophe Destexhe, Soufian El Boubsi, Yumma Mudra, Michel Raji, Fabrice Rodriguez, Laurent Tisseyre, Stéphanie Van Vyve

Au Théâtre des Martyrs jusqu’au 11 février