"Sonate d'automne" d'Ingmar Bergman au Boson : une partition intimiste superbement jouée

"Sonate d’automne" d’Ingmar Bergman au Boson
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"Sonate d’automne" d’Ingmar Bergman au Boson - © Marianne Grimont

Critique ***

Un presbytère isolé dans la campagne suédoise. Eva y habite avec Viktor, son mari pasteur. Elle a invité Charlotte, sa mère qu’elle n’a plus vue depuis sept ans. Celle-ci débarque avec armes et bagages, élégante, extravertie, séductrice. Mais pourquoi cette longue période de silence ? Bien des drames se sont déroulés entre-temps : Eva et Viktor ont perdu leur petit garçon, noyé dans le puits du jardin, et Leonardo, le vieux compagnon de Charlotte, vient de mourir. Sur des images vidéo on découvre aussi Lena, la petite sœur d’Eva, handicapée, qui repose dans une chambre à l’étage et dont nous percevrons la présence tout au long du spectacle grâce à une ingénieuse idée de mise en scène.

Après les premières formules de bienvenue, très vite le dialogue entre Eva et sa mère se détériore et les vieux antagonismes remontent à la surface : Eva, effacée et devenue incapable d’aimer, est bien décidée à en découdre avec cette mère, talentueuse pianiste, qu’elle accuse d’avoir abandonné sa vie familiale  pour une brillante carrière internationale. C’est au milieu de la nuit que l’affrontement tournera au drame, ne laissant personne indemne.

Du grand écran au plateau de théâtre … pourquoi pas, quand il s’agit d’Ingmar Bergman, maître du dialogue et de l’introspection psychologique ? Bruno Emsens approfondit, dans son théâtre, un filon qui lui réussit bien : des œuvres intimistes où se jouent les relations familiales ou de couple. Il parvient ici à nous restituer l’univers de Bergman, sa vision pessimiste de la communication entre les êtres, en orchestrant très subtilement le crescendo dramatique qui va résonner dans cette nuit d’insomnie.

Autre spécialité de la maison : le casting. Pour incarner Eva, Bruno Emsens a choisi Julie Duroisin, une actrice qu’on a souvent vue dans des rôles comiques et qui se révèle ici magnifique d’émotion et de colère rentrée ; on devine l’enfance frustrée, en manque d’amour maternel, le sentiment de n’avoir pu exister face à cette mère lointaine et dominatrice. Celle-ci trouve en Jo Deseure l’interprète idéale. Cette remarquable comédienne joue de toutes les couleurs de sa palette : au début elle est l’artiste qui en jette, la star habituée à sa cour d’admirateurs, mais un peu pathétique aussi dans la somptueuse robe rouge qu’elle exhibe au dîner. Au fil de la soirée, la façade se lézarde, et cernée par les accusations de sa fille, elle se met à nu à son tour et dévoile sa fragilité. N’est-elle pas aussi un exemple emblématique de la femme toujours obligée de s’excuser pour ce qu’on ne reprocherait pas à un homme, à savoir faire passer sa carrière avant ses enfants ?

Au petit jour Charlotte reprendra précipitamment le train pour Stockholm et sa solitude, et sa fille ne se pardonnera pas de l’avoir fait fuir. Les mots n’ont pas pu apaiser les blessures. De même Viktor, le pasteur (excellent Francesco Mormino), observateur lucide, ne parvient pas à trouver les mots justes pour dire à sa femme qu’il l’aime. Le presbytère retrouvera son calme et Eva continuera de vivre dans le souvenir de son enfant mort.

En pratique

Sonate d’automne " d’Ingmar Bergman

Mise en scène : Bruno Emsens

Avec : Jo Deseure , Julie Duroisin, Francesco Mormino et la participation d’Inès Dubuisson

A voir au Théâtre Le Boson jusqu’au 26 octobre - Prolongation du 6 au 16 novembre